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Dans l’émission de cette semaine des Lundis de l’histoire, Roger Chartier fait état d’un authentique pacte avec le diable, rédigé en 1738 et récemment exhumé par Ulrike Krampl des archives de la Bastille.

Le voici, pour vous, dans son intégralité.

 

 

Par le présent traité que je fais et contracte avec toi, je m’engage et promets t’appartenir et être à toi du jour que j’aurai signé le présent traité, pour ta sûreté et garantie, de même que tu m’en signeras un semblable, de ton nom, pour ma propre sûreté et garantie. Du dit jour, à l’espace de vingt-cinq années, lesquelles années seront composées de trois-cent soixante et cinq jours, de douze mois, les mois de trente ou trente-et-un jours, les jours compris la nuit de vingt-quatre heures, les heures de soixante minutes. Ce que tu exécuteras et accompliras sans tromperie ni illusion, sans quoi mon présent traité sera nul. A condition et moyennant que tu me fourniras, produiras, donneras, apporteras dans ce lieu sans tromperie ni illusion la somme de trois cent mille livres soit en or ou en argent, espèces fabriquées de main d’homme, valables et courantes dans les états du roi de France, où je me trouve aujourd’hui, en joignant de prendre cette somme dans le fond de la mer, ailleurs où bon te sembleras, sans faire tort quelconque à mon prochain, sans quoi mon traité sera nul.

 

On voit que l’initiateur de ce contrat, un maître de langues habitant Paris, a voulu rivaliser de ruse afin de parer à toute éventualité (lorsqu’on tracte avec le Malin, n’est-ce pas…).

De fait, il aurait mieux fait de se méfier non pas du Prince des Ténèbres mais d’un cuisinier surnommé Lacoste, celui-là même qui lui a conseillé de nouer ledit pacte, en lui soutirant au passage une confortable somme d’argent. Un magicien autoproclamé qui, selon le commissaire de police chargé de l’enquête, « abuse les esprits crédules et simples ». Depuis une ordonnance de 1682, en effet, l’État ne considère plus les sorciers comme des suppôts de Satan mais comme des escrocs, et les traque en tant que tels. Il en va d’ailleurs de même pour les devins désormais accusés de charlatanisme, mutation symptomatique de l’évolution des croyances durant la période.

Mais revenons à notre affaire. Pour donner au pacte un apparat suffisant, Lacoste a donné rendez-vous au pauvre professeur de nuit, dans un lieu reculé non loin d’un couvent, au centre d’un cercle rituel. Est alors apparu dans la pénombre après un cri guttural un spectre mouvant, d’une taille fabuleuse, qui s’est transformé pour apparaître plus clairement en… poulet des Indes. Une dinde, si vous préférez.

Puisque tout est bien qui finit bien, c’est donc entre dindons que le pacte fut signé.

 

L’émission : « Police, magie et escroquerie »
Le livre de référence : Ulrike KRAMPL, Les secrets des faux sorciers : Police, magie et escroquerie à Paris au XVIIIe siècle, Editions de l’EHESS, 2012.

 

 

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Énorme. Hors norme. Des cyclopes à Elephant Man, des cours de Foucault sur les « Anormaux » au bestiaire merveilleux de l’Occident médiéval, de Notre-Dame de Paris à Monstres et Compagnie et du croque-mitaine aux réflexions sur le Mal, le sujet s’avère être, comme parfois ce qu’il désigne, un grand machin aussi ombreux que tentaculaire.

Pour ne pas se perdre en chemin, je propose de ne s’attacher ici qu’au sens, rien qu’au sens, avec l’aide de quelques dictionnaires virtuellement poussiéreux.

Le tout premier dictionnaire de l’Académie française, en 1694, souligne d’entrée de jeu la diversité du monstre :

MONSTRE. s. m. (l’S se prononce.) Animal qui a une conformation contraire à l’ordre de la nature. Monstre horrible, effroyable, affreux, épouvantable, hideux, terrible. un monstre à deux testes. cette femme accoucha d’un monstre. cet enfant a trois yeux, c’est un monstre. les hermaphrodites sont des monstres. l’Afrique produit, engendre beaucoup de monstres.

Il se dit fig. d’une personne cruelle & denaturée. Neron estoit un monstre, un monstre de nature, un monstre de cruauté. c’est un monstre qu’il faudroit estouffer.

On dit aussi, d’Une personne noircie de quelque vice, comme d’ingratitude, d’avarice, d’impureté. C’est un monstre d’ingratitude, un monstre d’avarice, un monstre d’impureté.

Monstre, Se dit de ce qui est extremement laid. La laideur de cette femme la fait paroistre un vray monstre.

On dit aussi, qu’On a servi des monstres sur une table, pour dire, Des poissons d’une grandeur extraordinaire.

L’essence du monstre se dessine déjà, à travers la différence face à une nature considérée comme norme. En fait, il s’agit surtout d’une distinction négative : une personne remarquablement belle ou remarquablement vertueuse, bien qu’elle se distingue de l’individu lambda, n’est pas considérée comme monstre, bien au contraire. Il s’agit donc moins de l’écart par rapport à la norme que vis-à-vis d’un canon idéal, moral ou esthétique. Qui s’éloigne par trop de l’image de l’homme en tant que créature de Dieu est rejetée hors de l’humanité… Posture confortable que l’on retrouve encore souvent de nos jours – traiter les criminels de « monstres », « inhumains » de surcroît, permet commodément de s’en distinguer en se rangeant par nature du bon côté.

On peut noter aussi qu’il n’est pas fait mention des monstres comme créatures fantastiques.

Il faut attendre 1872 et le dictionnaire d’Émile Littré pour trouver une distinction nette parmi les définitions entre ces deux sens :

1. Corps organisé, animal ou végétal, qui présente une conformation insolite dans la totalité de ses parties, ou seulement dans quelques-unes d’entre elles. Les fleurs doubles sont des monstres. Cette femme est accouchée d’un monstre. (…)

2. Les êtres physiques imaginés par les mythologies et par les légendes, dragons, minotaures, harpies, divinités à formes étranges, etc. Les Centaures étaient des monstres. La Chimère était un monstre. Polyphème était un monstre.

Au XVIIe encore un peu, et à plus forte raison au Moyen-Age, pas de différence précise entre l’accident biologique et la créature mythique, tout bonnement parce que son aspect mythique n’était justement pas certain. L’existence de la licorne n’était pas beaucoup plus improbable que celle de l’éléphant ; et si des enfants naissent avec trois yeux, pourquoi les distinguer de Polyphème le Cyclope ?

Le monstre frappe l’imagination. Un synonyme de l’époque moderne, d’ailleurs, masque le S à l’oreille et désigne ce qu’on montre. Exhibé à la foire, montré du doigt, la tare du monstre lui confère une aura qui ne laisse personne indifférent puisqu’être a-normal, c’est aussi être extra-ordinaire.

Étymologiquement, l’ambiguïté reste d’ailleurs la même, puisque selon le Gaffiot le latin monstrum désigne « tout ce qui sort de la nature », mais aussi, en premier lieu, un « fait prodigieux [avertissement des dieux] ».

Ainsi se crée le monstre : une créature qui remet en question l’ordre du monde tout en se faisant preuve de ses innombrables mystères. L’image aussi d’une impossible transgression qui exorcise, en l’extériorisant, le monstre que chacun porte en soi. Et c’est sans doute le dictionnaire de Furetière (1702) qui exprime le mieux ce terrible paradoxe en débutant sa définition par une sentence lapidaire : « Prodige qui est contre l’ordre de la nature, qu’on admire, ou qui fait peur. »

A voir aussi :

 Un dossier pédagogique sur le thème du monstre

Photographies anciennes de phénomènes de foire

Une histoire du zombie dans la culture populaire

 « Le Monstre » de Baudelaire

Petit jeu pour créer son propre monstre

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Après-demain 21 janvier, vous aurez le choix entre vous rendre à la basilique de Saint-Denis écouter une messe  en présence de Son Altesse Royale le prince Charles Emmanuel de Bourbon Parme, et déguster, une fois n’est pas coutume, une tête de veau.

 

La raison de cette bizarre alternative ? Les commémorations respectives de l’exécution de Louis XVI par les royalistes et les républicains.
Au passage,  son acte de décès, dont  les lieux de naissance et de résidence sont particulièrement savoureux.

  • « Du lundi 18 mars 1793, l’an Second de la République française. Acte de décès de Louis CAPET, du 21 janvier dernier, dix heures vingt-deux minutes du matin ; profession, dernier Roy des Français, âgé de trente-neuf ans, natif de Versailles, paroisse Notre-Dame, domicilié à Paris, tour du Temple ; marié à Marie-Antoinette d’Autriche, ledit Louis Capet exécuté sur la Place de la Révolution en vertu des décrets de la Convention nationale des quinze, seize et dix-neuf dudit mois de janvier (…). »

 

Lys et basilique

Le 21 janvier, donc, les légitimistes se réunissent à la basilique Saint-Denis à l’occasion d’une messe et d’une prédication, pour rendre hommage à leur souverain déchu. Le prince qui sera présent demain, lointain descendant de Louis XIV de la branche des Bourbon d’Espagne, est d’ailleurs le président d’honneur des associations « Louis XVI » et « Mémorial de France à Saint-Denys ». Il a notamment eu la délicatesse de porter plainte en 2008 contre l’exposition Jeff Koons au château de Versailles, en raison notamment de son « caractère pornographique affiché« . Tout à fait.

 

Cochonnailles révolutionnaires

Mais revenons à cette bonne vieille tête de veau. D’où vient-elle, au juste ?
Après quelques pérégrinations sur la toile, j’ai trouvé sur Gallica (Louée soit Gallica !) un pamphlet de Romeau : La tête ou l’oreille de cochon, de 1794. Pour mieux éradiquer les  anciennes fêtes religieuses, il propose l’instauration de traditions nouvelles, comme une bastille en pâtisserie pour le 14 juillet, et surtout, le 21 janvier, une tête ou une oreille de cochon.
Pierre-François Palloy (le petit malin qui a revendu les pierres de la Bastille ) aurait ainsi participé à des banquets républicains, parmi tant d’autres, jusqu’à la Restauration… où il reçu l’Ordre du Lys.

Le choix de la tête de cochon farcie n’a rien d’étonnant, dans la mesure où Louis XVI était assimilé dans les caricatures à cet animal depuis quelques années déjà.
En revanche, le passage de la tête de cochon à la tête de veau est plus problématique, même si l’hypothèse anglaise semble la plus probable.

 

Remember !

En effet, Romeau suggère que chaque patriote « imite les patriotes Anglais qui, le jour de la décollation de leur roi Charles II (sic) , ne manquent jamais de manger une tête de veau. » Il s’agit bien sûr en réalité de Charles Ier, décapité lors de la première révolution anglaise le 30 janvier 1649.

Dans l’Éducation sentimentale, l’origine anglaise revient dans la bouche de Deslauriers devenu vieux :

  • « Frédéric poussa un cri de joie, et pria l’ex-délégué du Gouvernement provisoire de lui apprendre le mystère de la tête de veau.
    – C’est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les royalistes célébraient le 30 janvier, des Indépendants fondèrent un banquet annuel où l’on mangeait des têtes de veau, et où on buvait du vin rouge dans des crânes de veau en portant des toasts à l’extermination des Stuarts. Après Thermidor, des terroristes organisèrent une confrérie toute pareille, ce qui prouve que la bêtise est féconde. »

On peut donc au moins être certains d’une chose : en 1869, quand Flaubert publiait l‘Education Sentimentale, la tête de veau avait déjà remplacé celle de cochon. Et si jamais quelqu’un a de plus amples informations, la porte des commentaires est grande ouverte.

 

Le fait que ces traditions aient, d’un côté comme de l’autre, encore cours aujourd’hui rappelle s’il est besoin à quel point l’évocation de la Révolution demeure un sujet chatouilleux… au moins chez les amateurs d’histoire et de politique.
Ceci dit, pour ma part, j’ai l’estomac sensible et ne pousse pas la dévotion révolutionnaire jusqu’au sacrifice culinaire, même si le cœur y est. Mais pour les autres, quelques banquets républicains fleurissent un peu partout en France… y compris, parait-il, non loin de la Sorbonne.

 

Sources et références

« Du « Roi-père » au « Roi-cochon » », excellent article d’Annie Duprat sur les caricatures de Louis XVI.
La tête ou l’oreille de cochon

Confrérie Rochelaise de la tête de veau
Association Louis XVI
La lettre de Charles-Emmanuel à Sarkozy pour protester contre Jeff Koons

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Ce qu’il y a de merveilleux avec la recherche historique, c’est que les sources de divertissement -et par là même, de procrastination – sont omniprésentes. Au détour d’une journée en bibliothèque, je suis tombée sur l’indispensable  Instruction à l’usage des grandes filles, pour être mariées.

Quelques mots d’abord sur le texte en question, qui vient de la Bibliothèque bleue, de petits livres à la mauvaise couverture bleue que l’on pouvait acheter, du XVIIe au XIXe siècle, auprès du colporteur quand il passait au village.  Souvent recyclés d’anciens best-sellers, on pouvait aussi bien y trouver des romans de chevalerie que des livres d’interprétations des rêves, des manuels de savoir-vivre ou encore des contes de fées.
Quant à cette brochure, elle date probablement de 1715, et était destinée à un public populaire. La forme dialoguée, par exemple, est un outil de vulgarisation souvent utilisé.

Apprenons donc sans plus tarder comment marier ses filles pour les nuls :

 

  • Demande. – Quel est le Sacrement le plus nécessaire aux grandes Filles ?
    Réponse. – C’est le Mariage.
  • D. – A quel âge doit-on marier les filles ?
  • R. – Selon comme elles sont belles.
  • D. – Les plus belle, à quel âge faut-il les marier ?
  • R. – C’est ordinairement à seize ou dis-huit ans.
  • D. – Pourquoi à cet âge ?
  • R. – De peur qu’il arrive quelque inconvénient à leur honneur.
  • D. – Mais celles qui ne sont pas belles, à quel âge faut-il les marier .
  • R. – Aussitôt que les garçons les demandent, pour ne pas perdre la bonne occasion.

 

Résumons : il faut marier tôt les jolies filles de peur qu’elle ne s’en aillent rouler dans une meule de foin avec le premier maraud venu, et les laiderons plus tôt encore, histoire de s’en débarrasser… Imparable.
Passons maintenant aux choses sérieuses : les divers moyens de se procurer un Amant. (un futur promis, donc, pas un maraud quelconque. Suivez un peu.)

  • R. – Premièrement, il faut avoir la sagesse & la modestie ; secondairement être bonne ménagère & bien actionnée à son occupation & à son travail, troisièmement, être bien propre dans ses habillements, dans son linge & dans sa chambre, quatrièmement, ne pas s’aviser de porter plus que son état le permet, car c’est un moyen de les renvoyer plutôt que de les attirer.

Honni soit le bling-bling. Amen.

Pour parachever le tableau, ajoutons que la jeune fille doit éviter devant son amant « les paroles hardies & peu respectueuses, de peur de le fâcher », « être toujours de bonne humeur, principalement devant lui », et surtout ne jamais au grand jamais « rire le long des rues avec beaucoup d’éclat, car cela fait voir que c’est une évaporée. »

Mesdemoiselles, vous êtes prévenues.

Sources : La bibliothèque bleue – Littérature de colportage de Lise Andries et Geneviève Bollème, Robert Laffont, 2003

 

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Quelle plus merveilleuse occasion pour étrenner le Cabinet des Curiosités que la découverte de ce petit bijou ?

Quand un petit groupe de profs d’histoire à Honolulu se met en tête de relancer l’intérêt pour leur matière en utilisant  des tubes musicaux, ça donne une chaine youtube haute en couleurs. Lady Gaga n’est pas la seule à servir la noble cause de l’enseignement de l’histoire, on a également Depeche Mode, Gwen Stefani et même les Beatles !

« Music videos we made to make teaching history more fun », donc, ainsi qu’il est précisé sur la page youtube. Pourquoi pas ?

Pour ma part, je dois dire que la consternation a été supplantée par le fou rire, et ce malgré la manière pour le moins… lapidaire de présenter la Révolution.
L’influence du film de Sofia Coppola est flagrante, mais l’accent est aussi mis sur l’économie. Ceci dit, le film s’était directement inspiré du manga Lady Oscar, lui-même très marqué par les thèses de Soboul. (Faites-moi penser à écrire quelques mots sur ce manga, d’ailleurs. Cela en vaut la peine.)
Mine de rien, le clip résume tout de même 10 années particulièrement chargées en 5 minutes. Difficile donc d’aller beaucoup plus loin que la carte postale simplificatrice.

Mais je ne vous en dit pas plus, ce serait dommage !
(Un conseil, faites attention aux détails : vous ne voudriez pas rater Lady Gaga en Marat ou en Robespierre, n’est-ce pas ? )

 

 

Et puis juste pour le plaisir, la vidéo sur Jules César :

 

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