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Au détour de mes recherches, je suis tombée sur un livre de 1672 joliment appelé les Récréations galantes et qui porte bien son nom, puisqu’il s’agit d’un recueil de jeux et de diverses méthodes de divination destinés à charmer autant qu’à divertir.

Pour distraire les belles oisives et leurs soupirants, ce petit ouvrage propose donc une longue listes de passe-temps à faire en société.

Au-delà des énigmes et jeux d’esprit habituels, on est frappé par le nombre de jeux faisant appel à l’imagination. Dans le Jeu des Soupirs, chacun soupire à son tour, sur diverses tons, et doit pouvoir en expliquer la raison.

Au Jeu de la Perte du Cœur, un homme improvise une complainte sur son petit coeur brisé par une perfide, et doit nommer la responsable parmi les dames de l’assemblée. Chacun alors accable la dame de questions et de reproches, qui se doit de répondre soit en se justifiant, soit en retournant la faute vers une autre des convives, ou même vers un homme qui l’aurait, elle, fait souffrir (hommes et femmes se structurent dans la plupart des jeux en deux groupes distincts).

Sommairement, il s’agit de broder au fil des réparties une histoire, qui s’épice par le soin que prend chacun de se doter d’un faux nom souvent emprunté à la mythologie : « Ulysse le plus fin de tous les hommes », « Achille le plus vaillant de tous les Grecs », ou plus sobrement « Hélène la ruine de Troye ». D’autres pseudonymes, s’ils n’ont rien à voir avec l’Iliade, n’en sont pas moins évocateurs : l’auteur conseille ainsi pour un homme « Beau Ténébreux », ou encore ce très sobre « Chevalier de l’Ardente Épée ».

 

Cette invention collective d’une histoire à travers la mise en scène de soi-même en personnage n’est pas sans rappeler, sous une forme rudimentaire, les jeux de rôle actuels. Et sans nul doute, le jeu permet dans un cas comme dans l’autre la mise en œuvre d’un même schéma d’interactions sociales. Sous couvert de pseudonyme et de fiction se met en place une liberté d’action nouvelle qui permet de se mettre en danger tout en sauvant la face, puisqu’en apparence du moins, il n’est question que de jeu.

Le fait que la majorité des jeux parle d’amour ne relève, bien sûr, que du plus pur hasard.

Souvent, il s’agit de pousser les jeunes femmes à se trouver un « serviteur » et l’auteur anticipant les vexations possibles explique que « si les ayant nommés hautement, elle les choisit elle-même, il y a aussi quelque plaisir dans son choix, et je ne pense pas qu’aucun se sente désobligé de ceci, puisque les lois des jeux veulent que tout ce qui en dépend, ne soit pris qu’en jeu. »

Dans cette zone trouble de la fiction et par son prétexte, une invitation peut être esquissée et acceptée, ou rejetée, en permettant à chacun de reculer à tout moment puisque comme disent les enfants à qui on ne la fait pas, c’est pour de faux. Ou tout comme.

Au-delà du divertissement, le jeu se fait donc terrain de possibles. Prétexte et caution de la rencontre amoureuse, il donne également naissance à d’autres échanges, bien plus amers. L’alibi ludique sert de prétexte à un divertissement qui ne se fait plus par lui-même mais aux dépends d’un ou de plusieurs convives. Comme dans le film Ridicule, qui met remarquablement en scène ces règlements de compte pudiquement masqués par le badinage, le jeu peut devenir, manié de manière experte, un plaisir des plus cruels.

Je vous laisse sur cet exemple, impitoyable à l’égard de la gent masculine.

JEU DU MARIAGE

« Chacun nomme à une fille celui qu’il lui veut donner pour mari, et pour ce que cela est dit à l’oreille, elle déclare après assurément ceux qu’elle rejette, et même en dit les causes, comme par exemple : ce premier est de trop grand lieu, il me mépriserait ; celui ne m’aimerait guère lors qu’il m’aurait, pour ce qu’il est d’humeur inconstante ; cet autre ne se doit point marier, d’autant qu’il est si fort adonné aux affaires qu’il ne songe qu’à cela, et je n’aurais jamais une bonne parole de lui; cet autre aime mieux les louves que les femmes; celui d’après est trop pale pour se bien porter, et ainsi des autres. Et lors que cette fille a dit ceux qu’elle refuse, elle nomme celui qu’elle accepte, et en dit le sujet, et puis l’on lui ordonne de le baiser en nom de mariage. L’on se donne après la curiosité de chercher qui sont les autres, afin qu’ils aient leur quolibet. (…) Si l’on veut une autre fois que le divertissement dépende [des hommes], lors que les filles n’en voudront point prendre la peine, l’on leur nommera des femmes par le même ordre que l’on donne des maris aux filles, et ils rejetteront celles dont ils ne voudront pas, pour des raisons qui leur sembleront les meilleures qu’ils se pourront imaginer, et qui néanmoins ne désobligeront pas celles qui seront présentes, et qui en pourront avoir connaissance. Ceux qui ont le génie de la raillerie en diront les plus plaisants sujets, comme si l’on disait : Celle-là est trop grande, elle me coûterait trop à vêtir; Ou bien je craindrais que s’il y avait querelle entre nous deux, elle ne voulût paraître la plus forte; Celle d’après est fort belle, mais ce n’est pas la beauté que je cherche, elle est de trop difficile garde ; sa voisine fait trop la savante, elle voudrait être la maîtresse partout. Ainsi l’on les rejette toutes pour quelque sujet, et l’on dit que celle que l’on choisit pour femme est accomplie en toutes sortes de bonnes qualités. L’on va donc à elle, et l’on vous permet de la baiser, et votre mariage continue toute l’après-dîner ou la soirée. (…) Ce jeu-ci a plus de discours que les simples jeux à baiser ; mais il n’a rien pourtant de fort difficile, car l’on dit telle raison que l’on veut pour refuser les partis que l’on vous présente. »

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