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Je voudrais parler aujourd’hui d’un autoportrait par le détour, de la démarche incroyable d’une illustre aventurière, la Castiglione, qui a passé sa vie entière à se faire photographier.


Fille unique d’un marquis italien, mariée à 16 ans et mère à 18, la Contessa Virginia di Castiglione part en mission vers Paris quelques semaines après ses couches, pour plaider la cause de l’unité italienne auprès de Napoléon III. En un battement de cils, elle devient la maîtresse de l’Empereur et l’idole de la Cour.

 

L’ambassadrice

Si l’on a fait appel à elle en particulier, c’est que la Castiglione était la cousine de Cavour, président du conseil piémontais et grand partisan de l’unification, ainsi que l’intime du roi de Piémont-Sardaigne Victor-Emmanuel II. L’appui de la France leur est indispensable pour s’opposer aux Autrichiens, qui contrôlaient une partie des territoires italiens. Menant une politique résolument anticléricale, Cavour peut espérer l’amitié d’un Napoléon III favorable à l’unité, une amitié qui ne pourra que se trouver renforcée par l’envoi d’une ambassadrice de choc.
En 1858, la liaison de la jeune Comtesse et de l’Empereur aboutit à la signature de l’alliance franco-sarde, qui permettra à Victor-Emmanuel de chasser l’Autriche et ses alliés de la péninsule pour unifier l’Italie à son profit.

Après sa rupture avec l’Empereur la même année, elle retourne en Italie, avant de se fixer définitivement en France en 1861. Ses talents d’ambassadrice ne seront cependant pas oubliés puisqu’en 1870, pendant la guerre franco-prussienne, Napoléon III vaincu lui demandera à son tour d’aller plaider la cause de la France auprès de Bismarck.

 

La courtisane

A Paris, sa beauté, son charme, son insolence et son intelligence acérée font sensation.
Séparée de son mari suite au scandale causé par le double adultère que constituait sa liaison impériale, elle se retrouve, à 20 ans, libérée des chaines conjugales. L’aura de son succès lui ouvre les portes des plus grands salons d’Europe et suscite l’intérêt des peintres ainsi que des photographes.
Pierre-Louis Pierson en particulier, le photographe de la Cour, entame avec elle une collaboration qui va durer près de … quarante années.

 

La démarche artistique

C’est là que prend naissance le pan artistique de la vie de cette femme.
De 1856 jusqu’en 1895, soit cinq ans avant sa mort, la Castiglione va réaliser avec l’aide de Pierson près de 500 photographies d’elle-même.
Au-delà du narcissisme exacerbé, on peut parler véritablement de démarche artistique dans la mesure où c’est elle, et non le photographe, qui fixe chaque aspect du cliché à venir : la tenue, le geste, l’expression, l’angle de prise de vue, le titre, et jusqu’à la forme finale – portrait, carte de visite ou agrandissement peint .
Elle se sert de la photographie comme quête et comme langage. Vengeance provocatrice pour se rire d’un scandale, expression du deuil lors de la perte de son fils, ou encore auto-fétichisme par l’exhibition de son corps morcelé, chaque cliché donne à voir l’image d’un portrait de soi mis en scène avec brio.

A la chute du Second Empire, la Comtesse ne se retrouve plus dans la IIIème République naissante et s’isole. Vieillie prématurément,  neurasthénique, elle met en scène une dernière folie en s’effaçant du monde : les miroirs de ses appartements sont voilés, et elle ne sort plus qu’à la nuit tombée pour éviter les regards des passants.
Et pourtant, elle continue de se faire photographier.

Les séances avec Pierson persistent, malgré la perte de ses dents et de ses cheveux. La Castiglione exhibe sa déchéance et la théâtralise. A travers des robes toujours plus extravagantes, des rôles toujours plus grandioses, elle joue à se faire autre, tout en ne cessant de marteler l’image obsédante de sa beauté défunte.

 

 

 

Mythe et réhabilitation

Si de déesse du Second Empire, la Castiglione devient mythe et ressort de l’oubli dans lequel elle avait sombré à la fin de sa vie, c’est en partie grâce à la fascination d’un homme : le comte Robert de Montesquiou. Dandy amateur d’avant-garde, collectionneur, illustre figure du Paris fin de siècle, il rachète lors de la vente de sa succession 434 photographies, ainsi que des objets lui ayant appartenu, parmi lesquels un moulage de ses jambes. En 1913, il en publie même une biographie, La Divine Comtesse.

Rien d’étonnant à cela… Tant par son parcours que par son obsession pour la mise en scène de soi, la Castiglione ne serait-elle pas une préfiguration féminine du dandysme ?

Aujourd’hui, la Comtesse est enfin reconnue en tant qu’artiste à part entière. Plusieurs études et biographies été consacrées, ainsi surtout que deux expositions au Metropolitan Museum en 2000 et au Musée d’Orsay au début de l’année dernière.
Dans son essai The legs of the Countess, l’historienne américaine Abigail Solomon-Godeau propose une lecture freudienne de son narcissisme.
Sa démarche artistique, surtout, est comparée à celle de photographes comme Claude Cahun ou plus récemment Cindy Sherman, qui fouillent en elles-mêmes et dans le monde qui les entoure par la démultiplication de soi au travers d’innombrables mises en scène.

Faut-il ne voir en elle, comme Nathalie Léger, qu’une femme dont « l’existence ne tient qu’à sa forme » ?  Cette formule lapidaire appelle à interroger  dans des études futures la riche étrangeté d’une œuvre qui est sans doute tout à la fois stratégie d’auto-promotion, langage artistique et quête de soi.

 

 

 

 

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