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Une fois n’est pas coutume, cet article et le suivant seront deux approches différentes d’un  même thème : les apaches. Regard extérieur et regard interne, gendarme et voleur, hantise et connivence. Mais je n’en dis pas plus.

Le regard d’un criminologue de 1910

Il n’est pas question ici, vous l’aurez compris, des tribus qui arpentaient le sud-ouest des terres devenues les États-Unis, mais d’un groupe social qui défraya la chronique parisienne des années 1900.

Des bandes de jeunes à eux tout seuls, depuis les gamins jusqu’aux jeunes hommes, vivant de petite et de grande délinquance et qu’un médecin, Dr Lejeune, présente en ces termes :

L’apache est essentiellement un être valide et bien portant, n’exerçant aucun métier avouable, mais vivant par suite aux dépens d’autrui en commettant les délits nécessaires pour assurer son existence le plus largement possible.

Cet ouvrage écrit en 1910, déniché lors d’une énième virée à la Bnf, porte le doux nom de Faut-il fouetter les « apaches » ? la criminalité dans les grandes villes. Jusqu’ici, cet amoureux de l’ordre et de la justice reste d’une sobriété exemplaire. Mais au bout de quelques pages, le Dr Lejeune se lâche, et ce n’est pas beau à voir. Lisez plutôt :

Les apaches constituent essentiellement une collectivité d’un ordre inférieur vivant au milieu et aux dépens d’une population d’une mentalité plus civilisée. On rencontre de tout chez les apaches : d’honnêtes gens dévoyés, des intellectuels roulés au ruisseau, des bandits intelligents et parfois pourvus de facultés supérieures; mais ce sont là des exceptions isolées, très isolées même, et, dans l’ensemble, l’apache est forcément un être dégénéré, un produit régressif de l’activité humaine, un homme directement opposé à l’instinct de sociabilité perfectible qui constitue la base de notre civilisation moderne.

On l’a vu, le Dr Lejeune n’aime pas le désordre, et encore moins les « déchets de l’humanité ». Pour lutter contre cette forme spécifique de criminalité, heureusement, le Dr Lejeune a une idée.

Les passer au karcher ? Mieux que ça.

En homme sensible et attentif à son lectorat, il met en garde le public de ne pas « se laisser émouvoir par des scrupules inopportuns en présence de la parfaite absence de sens moral propre aux apaches. » On aura été prévenus.

Pendant plusieurs chapitre, il développe l’échec des méthodes répressives utilisées à l’époque, et introduit peu à peu sa théorie visant, pour le plus grand bien de l’humanité, à infliger le maximum de souffrance avec le minimum de dégâts : la « flagellation pénitentiaire ». Je vous passe les détails, croyez-moi, vous n’avez pas envie de savoir.

Tribu et attributs

D’où vient cet accès de sadisme bien-pensant ?
D’une peur certaine, il faut bien le dire, amplifiée – oui, déjà – par la presse, que suscite la figure de l’apache. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison qu’on l’assimile ainsi au mythe de l’indien sauvage et sans pitié. Certains de ses attributs deviennent même emblématiques, artefacts prêt à l’emploi dans la fabrique médiatique d’un stéréotype. Casquette, foulard rouge, couteau à la ceinture : l’apache est né.

De fait, les apaches apprécient les beaux vêtements. Chaussure vernies, lustrine, foulards, couleurs chatoyantes… Gosses du peuple, l’arrivée d’argent facile leur permet d’accorder un soin à leur tenue que leurs détracteurs jugent quasi féminin. Que l’on ajoute l’idée de mollesse associée au refus du travail, et la dégénérescence évoquée par notre cher docteur ne tarde pas à pointer son nez. Souvent un peu anarchistes, toujours marginaux, ils défient avec morgue l’ordre moral du tout début du siècle.

Bien qu’il soit tentant de les trouver sympathiques, ce ne sont certes pas des anges pour autant. Des bandes de gamins des rues volant à l’étalage jusqu’aux violences, aux meurtres et au proxénétisme institutionnalisé de leurs aînés, on  est confronté à une criminalité juvénile de degrés très divers, qui peut aussi bien évoquer  Gavroche qu’Orange mécanique.

Si ces bandes sont constituées essentiellement de jeunes, c’est que comme le souligne Michelle Perrot,  leur statut d’apaches n’est souvent pas éternel :

Autour d’un «noyau dur» s’agglutine un entourage de «flottants» qui s’attachent ou quittent ce noyau au gré des circonstances. Beaucoup de jeunes, en effet, ne sont que des marginaux provisoires. L’apacherie (le terme apparaît dès avril 1908 dans le Larousse mensuel illustré comme synonyme « de réunion d’individus sans moralité ») est pour eux une aventure de jeunesse, un rite de passage avant de se ranger et d’accepter les normes de la vie adulte.

Dans une société où la place des adolescents mâles reste floue, les apaches incarnent à la fois le péril jeune et la hantise des classes dangereuses. Je me demande d’ailleurs si les vêtements clinquants et l’oisiveté ne peuvent pas être perçus comme autant de signes, fussent-il dérisoires, d’une volonté de s’approprier les privilèges de l’élite en détournant leurs codes. Face à l’ouvrier condamné à la misère et au bourgeois que l’on dépouille, les apaches ont choisi, dans leur course éphémère contre la maison de correction, la prison ou la guillotine, la liberté de la déviance.

En savoir plus:
Iconographie
Chroniques du Paris apache (1902_1905), Jean-Jacques Yvorel
« Dans le Paris de la Belle Epoque, les « Apaches », premières bandes de jeunes »,  Michelle Perrot

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