Feeds:
Articles
Commentaires

Posts Tagged ‘monstre’

Énorme. Hors norme. Des cyclopes à Elephant Man, des cours de Foucault sur les « Anormaux » au bestiaire merveilleux de l’Occident médiéval, de Notre-Dame de Paris à Monstres et Compagnie et du croque-mitaine aux réflexions sur le Mal, le sujet s’avère être, comme parfois ce qu’il désigne, un grand machin aussi ombreux que tentaculaire.

Pour ne pas se perdre en chemin, je propose de ne s’attacher ici qu’au sens, rien qu’au sens, avec l’aide de quelques dictionnaires virtuellement poussiéreux.

Le tout premier dictionnaire de l’Académie française, en 1694, souligne d’entrée de jeu la diversité du monstre :

MONSTRE. s. m. (l’S se prononce.) Animal qui a une conformation contraire à l’ordre de la nature. Monstre horrible, effroyable, affreux, épouvantable, hideux, terrible. un monstre à deux testes. cette femme accoucha d’un monstre. cet enfant a trois yeux, c’est un monstre. les hermaphrodites sont des monstres. l’Afrique produit, engendre beaucoup de monstres.

Il se dit fig. d’une personne cruelle & denaturée. Neron estoit un monstre, un monstre de nature, un monstre de cruauté. c’est un monstre qu’il faudroit estouffer.

On dit aussi, d’Une personne noircie de quelque vice, comme d’ingratitude, d’avarice, d’impureté. C’est un monstre d’ingratitude, un monstre d’avarice, un monstre d’impureté.

Monstre, Se dit de ce qui est extremement laid. La laideur de cette femme la fait paroistre un vray monstre.

On dit aussi, qu’On a servi des monstres sur une table, pour dire, Des poissons d’une grandeur extraordinaire.

L’essence du monstre se dessine déjà, à travers la différence face à une nature considérée comme norme. En fait, il s’agit surtout d’une distinction négative : une personne remarquablement belle ou remarquablement vertueuse, bien qu’elle se distingue de l’individu lambda, n’est pas considérée comme monstre, bien au contraire. Il s’agit donc moins de l’écart par rapport à la norme que vis-à-vis d’un canon idéal, moral ou esthétique. Qui s’éloigne par trop de l’image de l’homme en tant que créature de Dieu est rejetée hors de l’humanité… Posture confortable que l’on retrouve encore souvent de nos jours – traiter les criminels de « monstres », « inhumains » de surcroît, permet commodément de s’en distinguer en se rangeant par nature du bon côté.

On peut noter aussi qu’il n’est pas fait mention des monstres comme créatures fantastiques.

Il faut attendre 1872 et le dictionnaire d’Émile Littré pour trouver une distinction nette parmi les définitions entre ces deux sens :

1. Corps organisé, animal ou végétal, qui présente une conformation insolite dans la totalité de ses parties, ou seulement dans quelques-unes d’entre elles. Les fleurs doubles sont des monstres. Cette femme est accouchée d’un monstre. (…)

2. Les êtres physiques imaginés par les mythologies et par les légendes, dragons, minotaures, harpies, divinités à formes étranges, etc. Les Centaures étaient des monstres. La Chimère était un monstre. Polyphème était un monstre.

Au XVIIe encore un peu, et à plus forte raison au Moyen-Age, pas de différence précise entre l’accident biologique et la créature mythique, tout bonnement parce que son aspect mythique n’était justement pas certain. L’existence de la licorne n’était pas beaucoup plus improbable que celle de l’éléphant ; et si des enfants naissent avec trois yeux, pourquoi les distinguer de Polyphème le Cyclope ?

Le monstre frappe l’imagination. Un synonyme de l’époque moderne, d’ailleurs, masque le S à l’oreille et désigne ce qu’on montre. Exhibé à la foire, montré du doigt, la tare du monstre lui confère une aura qui ne laisse personne indifférent puisqu’être a-normal, c’est aussi être extra-ordinaire.

Étymologiquement, l’ambiguïté reste d’ailleurs la même, puisque selon le Gaffiot le latin monstrum désigne « tout ce qui sort de la nature », mais aussi, en premier lieu, un « fait prodigieux [avertissement des dieux] ».

Ainsi se crée le monstre : une créature qui remet en question l’ordre du monde tout en se faisant preuve de ses innombrables mystères. L’image aussi d’une impossible transgression qui exorcise, en l’extériorisant, le monstre que chacun porte en soi. Et c’est sans doute le dictionnaire de Furetière (1702) qui exprime le mieux ce terrible paradoxe en débutant sa définition par une sentence lapidaire : « Prodige qui est contre l’ordre de la nature, qu’on admire, ou qui fait peur. »

A voir aussi :

 Un dossier pédagogique sur le thème du monstre

Photographies anciennes de phénomènes de foire

Une histoire du zombie dans la culture populaire

 « Le Monstre » de Baudelaire

Petit jeu pour créer son propre monstre

Publicités

Read Full Post »