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Après une – trop – longue hibernation, le blog se lance dans une rentrée qui garde un léger goût de farniente, puisque nous partons en direction de l’Italie du Sud.

Et Herculanum, croyez-moi, a bien des leçons à nous donner en terme de muséographie. Un « musée archéologique virtuel », financé par la commune avec le soutien de la province de Naples, a été inauguré en juillet 2008. Sous ce nom intrigant se cache un parcours, qui se veut un voyage, et n’offre rien de moins qu’une immersion dans l’Antiquité romaine par le biais des nouvelles technologies.

Grâce à des capteurs qui détectent ses mouvements, le spectateur est guidé à travers le musée et amené à découvrir un monde qui renait sous ses yeux. Balayer de la main les cendres – virtuelles – qui recouvrent une mosaïque, se pencher vers une jatte d’où surgissent des extraits de Comédies de Plaute, entrevoir les passants des rues d’Herculanum, entendre ses clameurs, et j’en passe. Le forum, les thermes, et jusqu’à une visite au lupanar – visible uniquement par les adultes – sont ressuscités à travers l’imagerie 3D. Le plus impressionnant est sans doute cette salle où les quatre murs sont recouverts d’écrans qui reconstituent tour à tour les plus grandes villas pompéiennes, sous la pluie ou par beau temps, provoquant une immersion totale.

Ces activités sont d’autant plus intéressantes qu’elles rendent compte de la pointe des recherches archéologiques et historiques, vulgarisées ici de manière réellement interactives. Outre les expériences visuelles et auditives nées des découvertes de l’archéologie, on trouve aussi des espaces où il est possible d’approfondir ses connaissances de la période : une table recouverte d’un écran holo screen permet d’attraper au vol un des mots défilants ( « armée », « mode », « école », etc…), qui vient aussitôt se dérouler obligeamment devant soi à travers un article illustré sur le sujet.

Le métier d’archéologue n’est pas en reste : soulignant l’importance trop souvent ignorée de l’archéologie sous-marine, un triple écran plonge le visiteur sous l’eau pour restituer le lent passage du nymphée de Baia – un sanctuaire aux nymphes – de son état originel à ses ruines actuelles. Dans une minuscule galerie plongée dans le noir, on peut aussi observer, en images de synthèses filmées à la première personne, ce que voyaient les premiers découvreurs des vestiges d’Herculanum, à savoir d’innombrables galeries de boue d’où sort, de temps à autres, un bout de colonne ou de mosaïque.

En un mot comme en cent, vous l’aurez compris, ce musée m’a enthousiasmée. Une vulgarisation intelligente, qui met à la portée de tous les dernières découvertes scientifiques en utilisant les nouvelles technologies, tout en rendant compte du processus de recherche, voilà une idée enviable… Que l’on ne peut s’empêcher de comparer au vaste projet national d’une maison de l’histoire aussi passéiste qu’à côté de la plaque. Mais je ne vais pas plus loin, on pourrait m’accuser de radoter.

En savoir plus sur l’archéologie virtuelle:

 Un article du Courrier international sur la question
La page Facebook « Archéologie virtuelle »

Le site du musée

Une vidéo sur la réalité augmentée à l’abbaye de Cluny (signalée par @ccoutron)

Le 18 février, un arrêté du ministère de la Culture vient de mettre fin à la carrière d’Isabelle Neuschwander en tant que directrice des Archives Nationales. Que sa résistance au projet gouvernemental d’y installer la Maison de l’histoire de France ait joué ou non dans ce renvoi brutal, la nouvelle directrice, Agnès Magnien, devra tenir compte dans ses missions de la participation de l’équipe des Archives à la bonne marche du projet. Retour sur la polémique.

 

Le 12 septembre 2010, Nicolas Sarkozy effectuait une visite en famille dans la vraie grotte de Lascaux – réservée en temps normal à un petit nombre de chercheurs internationaux – commentée par la conservatrice Muriel Mauriac en personne. Cette visite fut tellement instructive que notre Président offrit à la presse en sortant de la grotte ce commentaire fulgurant, cette lumineuse impression :

“Le brave néandertalien avait parfaitement compris qu’ici, c’était plus tempéré qu’ailleurs, qu’il devait y avoir du gibier, qu’il faisait beau et qu’il y faisait bon vivre.”
Oui oui oui.
(Rappelons, pour goûter tout le sel de la chose, qu’au moment où l’homme de Cro-Magnon réalisait ces merveilles, celui de Néandertal avait disparu de la surface de la terre depuis déjà quelques bons millénaires.)

Or, il se trouve que Nicolas Sarkozy a justement profité de ce vibrant hommage rendu à la préhistoire pour annoncer que la Maison de l’histoire de France serait installée aux Archives nationales. L’homme de Cro-Magnon – ou de Néandertal – serait-il Français ?

 

Depuis  l’annonce de cette volonté de créer une Maison de l’histoire de France, les débats, les interviews et les tribunes n’ont cessé de pleuvoir, créant dans le milieu historien une polémique bien compréhensible.
Nécessaire, aussi. Car ce projet s’inscrit dans le cadre du retour inquiétant du débat sur l’identité nationale. L’enjeu exprimé est de lutter contre des mémoires éclatées pour retrouver une véritable unité de l’histoire nationale. Du lisse, du linéaire, du facile à comprendre : du rassurant.  De par son  intitulé même, mais aussi par les textes et directives qui en sont à l’origine, elle colporte une vision archaïque de « l’âme de la France » et de la grandeur nationale. Vous ne rêvez pas, les termes « âme de la France » ont bien été prononcés. A l’heure où la recherche historique a démontré maintes et maintes fois l’artifice du roman national, les processus de sa genèse autant que de sa diffusion sous la IIIe République, le retour à une vision essentialiste de la France semble pour le moins aberrant. Aberrant, mais aussi dangereux, puisqu’encore une fois, ce retour s’inscrit dans une action politique qui a déjà suffisamment montré sa xénophobie latente.
Le fait que ce projet coûte une somme vertigineuse alors que les postes de professeurs ne cessent d’être supprimés, que les bourses de recherche soient distribuées au compte-goutte et que les chercheurs doivent se battre pour obtenir des subventions ne fait qu’ajouter à l’ubuesque de la situation.

 

Par ailleurs, depuis un mois ou deux, un nouveau pan de cette polémique s’est ouvert suite à la nomination au comité d’orientation scientifique de cette maison de l’histoire de plusieurs historiens traditionnellement orientés à gauche. Fidèle à sa stratégie d’ouverture, parfaite illustration du dicton « diviser pour mieux régner », Nicolas Sarkozy entend ainsi dissoudre la polémique, comme il l’a exprimé dans de récents propos : « Pour moi, c’est le seul objectif que je poursuivrai (…) on aura gagné le jour où vous vous serez approprié cette maison de l’Histoire et, donc, qu’elle vive avec le plus d’ambition possible »

Dans la liste du comité figurent ainsi, parmi bon nombre d’historiens reconnus, la directrice du musée de Cluny, Elisabeth Taburet-Delahaye, qui s’était publiquement opposée au projet, et Pascal Ory. Ce dernier, dont j’ai eu l’occasion de suivre les cours à la Sorbonne, est pourtant un historien traditionnellement orienté à gauche. Il justifie sa décision dans cette tribune du Monde. Gérard Noiriel, l’un des chefs de file de l’opposition à la création d’une Maison de l’Histoire,  revient sur cette tribune dans un style pour le moins virulent. Son parcours lui confère une légitimité certaine : pionnier de l’histoire de l’immigration en France, il est membre du comité scientifique de la Cité nationale sur l’histoire de l’immigration avant d’en démissionner en mai 2007 contre la création du sulfureux ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire.
Sans attaquer, comme le fait Noiriel, les travaux de Pascal Ory qui ont contribué à forger et à diffuser la notion d’histoire culturelle, on peut tout de même légitimement s’étonner de son acceptation. Que la présence d’historiens sérieux, voire sensibles au valeurs de gauche, permette d’atténuer les dégâts est évidemment souhaitable. Mais même au cas hypothétique où ils y parviendraient, l’instrumentalisation semble de fait inévitable, puisque leur seule présence cautionne ce projet et permet de lui donner une apparence de légitimité scientifique.

 

Or, dans l’immédiat, l’orientation scientifique du projet ne laisse rien présager de bon. Une « galerie chronologique » est prévue qui laisse craindre une vision ridiculement dépassée de l’histoire (pour ça, nous avons déjà le musée Grévin), et surtout une récupération idéologique de figures nationales.
Pourtant, une maison de l’histoire aurait pu être un apport extrêmement positif  au paysage muséographique français, si seulement elle avait mis en avant les problématiques réelles, dans leur diversité, de ce qu’est aujourd’hui la recherche historique. Cette recherche française et internationale offre un panorama passionnant par sa capacité, justement, à se libérer des carcans nationaux ou gouvernementaux et à penser le passé qui est les nôtre, plutôt que de chercher à le figer dans le marbre en le glorifiant suivant l’utilité politique du moment.

Le pauvre Guy Môquet a suffisamment montré l’exemple pour que l’on puisse légitimement s’inquiéter de l’institutionnalisation d’une vitrine de l’identité nationale. Espérons qu’il n’en soit pas ainsi.

 

Pot-pourri des débats et tribunes sur le sujet :

« Le musée de l’histoire rance », par Nicolas Offenstadt.

« Que faut-il mettre dans la nouvelle maison de l’histoire de France ? », entretien audio avec Nicolas Offenstadt et François Reynaert.

Une série d’interviews vidéo d’historiens opposés au projet,  sur passion-histoire.

Contre une histoire « de France », par Cavanna qui y met joyeusement son grain de sel.

« La Maison de l’histoire ne participe pas du sarkozysme », interview de Jean-Pierre Roux, historien à la tête du comité d’orientation scientifique.

« La Maison de l’histoire de France n’est pas un brûlot de propagande », interview de Frédéric Mitterrand

« La Maison de l’histoire de France, essai de socio-histoire d’un projet », par Isabelle Backouche

 

Et le meilleur pour la fin : l’annonce d’un débat à l’EHESS sur le sujet le 30 mars prochain, qui promet d’être palpitant.

 

Quelques mots pour signaler un joli projet, qui a vu le jour à l’été 2008, quelque part en Italie : MEMORO, la « banque de la mémoire ».

 

Point de banque en réalité, mais bien une vidéothèque en ligne, qui s’est donnée pour but de récolter à travers l’Italie d’abord, puis le monde entier, la mémoire de nos grand-parents.
Le principe est simple : interviewer une personne âgée, la laisser libre dans son espace de parole, puis en réaliser des extraits afin de les rendre accessibles par catégories : « seconde guerre mondiale », « guerre d’Algérie », « éducation des filles », pour ne citer que quelques sujets touchant à l’histoire. Ici une femme raconte l’ambiance foisonnante des puces de Clignancourt dans les années 50. Là, une autre raconte encore émue comment, petite fille, elle a entendu des rires au passage d’une femme venant d’être tondue.

La collecte se fait de deux manières : soit les créateurs du projet sillonnent diverses régions en scooter pour recueillir de nouveaux témoignages, soit la cueillette est laissée à l’initiative… de chacun d’entre nous. Pour participer, il suffit de filmer ses grand-parents, ou une personne âgée de son entourage, et de télécharger la vidéo sur le site où elle sera ensuite visionnée puis découpée en différents extraits.

Je ne sais pas exactement si tous les témoignages arriveront nécessairement en ligne, j’imagine que cela doit prendre un temps considérable (la France n’a pour l’instant qu’assez peu de vidéos disponibles), mais quoiqu’il en soit, je trouve le projet passionnant.
Mettre à la disposition de tous des récits de centaines voire de milliers de personnes différentes, et ce dans de plus en plus de pays, ne peut qu’intéresser l’historien ou l’amateur d’histoire.

 

… A condition, toutefois, de prendre quelques précautions. C’est d’ailleurs je pense ce qu’il manque au site : une page explicative sur la notion même de mémoire, pour éviter tout risque de confusion avec une quelconque démarche pédagogique.

Soyons clairs : le témoignage peut et doit servir de support, si tant est qu’il passe par le filtre d’une analyse historique, qui commence par quelques évidences toujours bonnes à rappeler :

 

– Le témoin n’est pas neutre.
– Le témoin n’est pas omniscient.
– L’absence d’anonymat, la présence de l’interviewer – à plus forte raison s’il est de la famille du témoin – peuvent provoquer une part d’ autocensure ou de travestissement de la vérité.
– Par ailleurs si, comme ici, il y a un écart de temps considérable entre le moment du témoignage et son objet, il faut garder à l’esprit que la lecture que le témoin fait des évènements qu’il retrace peut être influencée par connaissance de ce qui en a découlé, ou même le regard porté aujourd’hui par la société sur ces évènements. 

 

La mémoire n’est pas l’histoire, ce sont deux domaines qu’il est capital de conserver distincts. En caricaturant un peu, on pourrait dire que la mémoire est subjective, partielle, émotionnelle, tandis que l’histoire se veut  objective, omnisciente et rationnelle. Alors même qu’elle traite de sujets émouvants ou fantaisistes, elle se doit se rester analytique. Histoire et mémoire sont toutes deux nécessaires, Pierre Nora l’a brillemment rappelé en faisant de la mémoire collective un objet d’étude historique dans les Lieux de mémoire. Mais seule l’histoire permet de comprendre, d’expliquer, de mettre en perspective, sans quoi l’on risque de voir resurgir le spectre du roman national.

J’ai beau m’être un tantinet écartée du chemin, je n’en pense pas moins : en gardant cette distinction à l’esprit, Memoro est un merveilleux outil de recherche et de voyage à travers les mémoires.
La vidéo d’ailleurs rend compte de regards, d’expressions, d’accents qui seraient restés inaccessibles au témoignage papier, et permet d’aborder un sujet ou une époque sous un angle fabuleusement riche : celui des hommes et des femmes qui les ont vécus.

La découverte sidérée dans cet article de blog du guide de savoir-vivre écrit par Barbara Cartland m’a replongée dans l’un de mes plus vieux vices cachés : les traités de bonnes manières.

Je ne m’attends pas à faire comprendre à mes béotiens de lecteurs – heureusement pour eux, diront les mauvaises langues – le plaisir raffiné de se pencher sur des questions essentielles telles que la manière dont vos enfants devraient parler aux domestiques, ou de dresser un plan de table selon qu’un cardinal, une vieille duchesse ou un chef d’État sont de la partie.

Cependant au-delà du potentiel humoristique prononcé, l’étude des bonnes manières et de leur histoire peut présenter une source d’intérêt indéniable. D’ailleurs tenez-le vous pour dit, je compte bien en décortiquer quelques uns ici de temps à autres.

Quelle est la part dans le savoir-vivre de marque d’appartenance à un milieu, de formatage social ou simplement de régulation du vivre-ensemble ? Les manuels sont innombrables, et diffèrent selon leur but et leur destination. Un guide nobiliaire du début du XXe traitant des 1001 moyens de ne pas couper sa salade n’aura pas le même usage qu’une brochure à quelques sous de la bibliothèque bleue enseignant à ne pas se moucher à table, même si l’on reste dans la même logique.

Comme le rappelle Lise Andries en citant Norbert Elias, « ce furent d’abord les personnes d’un rang social supérieur qui exigèrent des individus socialement inférieurs ou éventuellement de leurs pairs un contrôle plus rigoureux des pulsions ou un refoulement de l’affectivité. »
Tout est là : savoir tenir son rang.

A tel point que Lise Andries achève son article par une affirmation de Charles Nisard qui appellerait pour le moins à être discutée : « Les révolutions qui ont déchiré la France et transformé nos mœurs ont confondu toutes les différences qui distinguaient  entre eux les membres de l’ancienne société française, ce qui tendait à régler les rapports des uns avec les autres est désormais devenu inutile. L’égalité a tué la civilité. »

On pourrait penser au contraire que dans une société où n’étant plus soumis à un rapport de domination, chacun est l’égal de l’autre, la civilité est plus que jamais cruciale. Mais d’autres questions se posent, comme l’abandon de la galanterie ou le rapport à la liberté d’une politesse qui repose, par définition, sur le conformisme.


Que deviendrait la politesse dans une société anarchiste ? Vous avez deux heures.

(à toutes fins utiles, rappelons que police et politesse n’ont pas, contrairement aux apparences, la même étymologie.)

Approfondir :
« Les manuels de savoir-vivre de la bibliothèque bleue », Lise Andries

Après-demain 21 janvier, vous aurez le choix entre vous rendre à la basilique de Saint-Denis écouter une messe  en présence de Son Altesse Royale le prince Charles Emmanuel de Bourbon Parme, et déguster, une fois n’est pas coutume, une tête de veau.

 

La raison de cette bizarre alternative ? Les commémorations respectives de l’exécution de Louis XVI par les royalistes et les républicains.
Au passage,  son acte de décès, dont  les lieux de naissance et de résidence sont particulièrement savoureux.

  • « Du lundi 18 mars 1793, l’an Second de la République française. Acte de décès de Louis CAPET, du 21 janvier dernier, dix heures vingt-deux minutes du matin ; profession, dernier Roy des Français, âgé de trente-neuf ans, natif de Versailles, paroisse Notre-Dame, domicilié à Paris, tour du Temple ; marié à Marie-Antoinette d’Autriche, ledit Louis Capet exécuté sur la Place de la Révolution en vertu des décrets de la Convention nationale des quinze, seize et dix-neuf dudit mois de janvier (…). »

 

Lys et basilique

Le 21 janvier, donc, les légitimistes se réunissent à la basilique Saint-Denis à l’occasion d’une messe et d’une prédication, pour rendre hommage à leur souverain déchu. Le prince qui sera présent demain, lointain descendant de Louis XIV de la branche des Bourbon d’Espagne, est d’ailleurs le président d’honneur des associations « Louis XVI » et « Mémorial de France à Saint-Denys ». Il a notamment eu la délicatesse de porter plainte en 2008 contre l’exposition Jeff Koons au château de Versailles, en raison notamment de son « caractère pornographique affiché« . Tout à fait.

 

Cochonnailles révolutionnaires

Mais revenons à cette bonne vieille tête de veau. D’où vient-elle, au juste ?
Après quelques pérégrinations sur la toile, j’ai trouvé sur Gallica (Louée soit Gallica !) un pamphlet de Romeau : La tête ou l’oreille de cochon, de 1794. Pour mieux éradiquer les  anciennes fêtes religieuses, il propose l’instauration de traditions nouvelles, comme une bastille en pâtisserie pour le 14 juillet, et surtout, le 21 janvier, une tête ou une oreille de cochon.
Pierre-François Palloy (le petit malin qui a revendu les pierres de la Bastille ) aurait ainsi participé à des banquets républicains, parmi tant d’autres, jusqu’à la Restauration… où il reçu l’Ordre du Lys.

Le choix de la tête de cochon farcie n’a rien d’étonnant, dans la mesure où Louis XVI était assimilé dans les caricatures à cet animal depuis quelques années déjà.
En revanche, le passage de la tête de cochon à la tête de veau est plus problématique, même si l’hypothèse anglaise semble la plus probable.

 

Remember !

En effet, Romeau suggère que chaque patriote « imite les patriotes Anglais qui, le jour de la décollation de leur roi Charles II (sic) , ne manquent jamais de manger une tête de veau. » Il s’agit bien sûr en réalité de Charles Ier, décapité lors de la première révolution anglaise le 30 janvier 1649.

Dans l’Éducation sentimentale, l’origine anglaise revient dans la bouche de Deslauriers devenu vieux :

  • « Frédéric poussa un cri de joie, et pria l’ex-délégué du Gouvernement provisoire de lui apprendre le mystère de la tête de veau.
    – C’est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les royalistes célébraient le 30 janvier, des Indépendants fondèrent un banquet annuel où l’on mangeait des têtes de veau, et où on buvait du vin rouge dans des crânes de veau en portant des toasts à l’extermination des Stuarts. Après Thermidor, des terroristes organisèrent une confrérie toute pareille, ce qui prouve que la bêtise est féconde. »

On peut donc au moins être certains d’une chose : en 1869, quand Flaubert publiait l‘Education Sentimentale, la tête de veau avait déjà remplacé celle de cochon. Et si jamais quelqu’un a de plus amples informations, la porte des commentaires est grande ouverte.

 

Le fait que ces traditions aient, d’un côté comme de l’autre, encore cours aujourd’hui rappelle s’il est besoin à quel point l’évocation de la Révolution demeure un sujet chatouilleux… au moins chez les amateurs d’histoire et de politique.
Ceci dit, pour ma part, j’ai l’estomac sensible et ne pousse pas la dévotion révolutionnaire jusqu’au sacrifice culinaire, même si le cœur y est. Mais pour les autres, quelques banquets républicains fleurissent un peu partout en France… y compris, parait-il, non loin de la Sorbonne.

 

Sources et références

« Du « Roi-père » au « Roi-cochon » », excellent article d’Annie Duprat sur les caricatures de Louis XVI.
La tête ou l’oreille de cochon

Confrérie Rochelaise de la tête de veau
Association Louis XVI
La lettre de Charles-Emmanuel à Sarkozy pour protester contre Jeff Koons

Comment marier ses filles

Ce qu’il y a de merveilleux avec la recherche historique, c’est que les sources de divertissement -et par là même, de procrastination – sont omniprésentes. Au détour d’une journée en bibliothèque, je suis tombée sur l’indispensable  Instruction à l’usage des grandes filles, pour être mariées.

Quelques mots d’abord sur le texte en question, qui vient de la Bibliothèque bleue, de petits livres à la mauvaise couverture bleue que l’on pouvait acheter, du XVIIe au XIXe siècle, auprès du colporteur quand il passait au village.  Souvent recyclés d’anciens best-sellers, on pouvait aussi bien y trouver des romans de chevalerie que des livres d’interprétations des rêves, des manuels de savoir-vivre ou encore des contes de fées.
Quant à cette brochure, elle date probablement de 1715, et était destinée à un public populaire. La forme dialoguée, par exemple, est un outil de vulgarisation souvent utilisé.

Apprenons donc sans plus tarder comment marier ses filles pour les nuls :

 

  • Demande. – Quel est le Sacrement le plus nécessaire aux grandes Filles ?
    Réponse. – C’est le Mariage.
  • D. – A quel âge doit-on marier les filles ?
  • R. – Selon comme elles sont belles.
  • D. – Les plus belle, à quel âge faut-il les marier ?
  • R. – C’est ordinairement à seize ou dis-huit ans.
  • D. – Pourquoi à cet âge ?
  • R. – De peur qu’il arrive quelque inconvénient à leur honneur.
  • D. – Mais celles qui ne sont pas belles, à quel âge faut-il les marier .
  • R. – Aussitôt que les garçons les demandent, pour ne pas perdre la bonne occasion.

 

Résumons : il faut marier tôt les jolies filles de peur qu’elle ne s’en aillent rouler dans une meule de foin avec le premier maraud venu, et les laiderons plus tôt encore, histoire de s’en débarrasser… Imparable.
Passons maintenant aux choses sérieuses : les divers moyens de se procurer un Amant. (un futur promis, donc, pas un maraud quelconque. Suivez un peu.)

  • R. – Premièrement, il faut avoir la sagesse & la modestie ; secondairement être bonne ménagère & bien actionnée à son occupation & à son travail, troisièmement, être bien propre dans ses habillements, dans son linge & dans sa chambre, quatrièmement, ne pas s’aviser de porter plus que son état le permet, car c’est un moyen de les renvoyer plutôt que de les attirer.

Honni soit le bling-bling. Amen.

Pour parachever le tableau, ajoutons que la jeune fille doit éviter devant son amant « les paroles hardies & peu respectueuses, de peur de le fâcher », « être toujours de bonne humeur, principalement devant lui », et surtout ne jamais au grand jamais « rire le long des rues avec beaucoup d’éclat, car cela fait voir que c’est une évaporée. »

Mesdemoiselles, vous êtes prévenues.

Sources : La bibliothèque bleue – Littérature de colportage de Lise Andries et Geneviève Bollème, Robert Laffont, 2003

 

Quelques mots pour signaler l’excellent article d’Agnès Giard, « Faut-il brûler les nymphomanes ? » (Attention, passages choquants), qui traite de l’histoire de la nymphomanie et de la crainte qu’elle a pu générer.
En fait, il s’agit plutôt de la relation au désir féminin, puisque la nymphomanie est une  invention créée de toutes pièces par les médecins du XVIIIe et  XIXème, comme l’auteure le rappelle dans cet autre article.

Cette horreur face à un appétit sexuel féminin librement exprimé, considéré comme nécessairement anormal, a produit des atrocités dont le manuel La nymphomanie ou traité de la fureur utérine (1788) n’est pas pas la moindre. Des extraits d’ouvrages médicaux évoquant des sévices exercés dans un but curatif sur de très jeunes filles sont également cités dans l’article.


Fureur
. Égarement, passion, agitation violente, démesure. Un vocable très habile qui prive par essence la femme incriminée de ses facultés de jugement et de son statut de sujet, à l’instant même où elle entend sortir du rôle de docile poupée de porcelaine qui lui a été attribué.
Tout comme les romans corrompaient l’imagination des jeunes filles, la fureur utérine les possédait en les sortant d’elles-mêmes. Commode moyen d’évacuer tout élément frondeur qui ose désirer plutôt que de se contenter de recevoir, agir plutôt que demeurer sagement passif.

Le déni de sens est décidément un outil formidable, qui a encore de beaux jours devant lui.

 

Edit : Nouvel article d’Agnès Giard qui fait suite au précédent en citant différents cas de nymphomanie. Le cas de Mme B. serait presque cocasse s’il n’était aussi triste. D’autres sont pires encore : « Terrifiant témoignage que celui de cette victime qui, passant d’un médecin à un autre, se fait amputer de plusieurs parties de son corps pour essayer de guérir de ses orgasmes. »