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Archive for the ‘Le Petit Salon : où l’on narre portraits et contes des origines’ Category

Une fois n’est pas coutume, cet article et le suivant seront deux approches différentes d’un  même thème : les apaches. Regard extérieur et regard interne, gendarme et voleur, hantise et connivence. Mais je n’en dis pas plus.

Le regard d’un criminologue de 1910

Il n’est pas question ici, vous l’aurez compris, des tribus qui arpentaient le sud-ouest des terres devenues les États-Unis, mais d’un groupe social qui défraya la chronique parisienne des années 1900.

Des bandes de jeunes à eux tout seuls, depuis les gamins jusqu’aux jeunes hommes, vivant de petite et de grande délinquance et qu’un médecin, Dr Lejeune, présente en ces termes :

L’apache est essentiellement un être valide et bien portant, n’exerçant aucun métier avouable, mais vivant par suite aux dépens d’autrui en commettant les délits nécessaires pour assurer son existence le plus largement possible.

Cet ouvrage écrit en 1910, déniché lors d’une énième virée à la Bnf, porte le doux nom de Faut-il fouetter les « apaches » ? la criminalité dans les grandes villes. Jusqu’ici, cet amoureux de l’ordre et de la justice reste d’une sobriété exemplaire. Mais au bout de quelques pages, le Dr Lejeune se lâche, et ce n’est pas beau à voir. Lisez plutôt :

Les apaches constituent essentiellement une collectivité d’un ordre inférieur vivant au milieu et aux dépens d’une population d’une mentalité plus civilisée. On rencontre de tout chez les apaches : d’honnêtes gens dévoyés, des intellectuels roulés au ruisseau, des bandits intelligents et parfois pourvus de facultés supérieures; mais ce sont là des exceptions isolées, très isolées même, et, dans l’ensemble, l’apache est forcément un être dégénéré, un produit régressif de l’activité humaine, un homme directement opposé à l’instinct de sociabilité perfectible qui constitue la base de notre civilisation moderne.

On l’a vu, le Dr Lejeune n’aime pas le désordre, et encore moins les « déchets de l’humanité ». Pour lutter contre cette forme spécifique de criminalité, heureusement, le Dr Lejeune a une idée.

Les passer au karcher ? Mieux que ça.

En homme sensible et attentif à son lectorat, il met en garde le public de ne pas « se laisser émouvoir par des scrupules inopportuns en présence de la parfaite absence de sens moral propre aux apaches. » On aura été prévenus.

Pendant plusieurs chapitre, il développe l’échec des méthodes répressives utilisées à l’époque, et introduit peu à peu sa théorie visant, pour le plus grand bien de l’humanité, à infliger le maximum de souffrance avec le minimum de dégâts : la « flagellation pénitentiaire ». Je vous passe les détails, croyez-moi, vous n’avez pas envie de savoir.

Tribu et attributs

D’où vient cet accès de sadisme bien-pensant ?
D’une peur certaine, il faut bien le dire, amplifiée – oui, déjà – par la presse, que suscite la figure de l’apache. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison qu’on l’assimile ainsi au mythe de l’indien sauvage et sans pitié. Certains de ses attributs deviennent même emblématiques, artefacts prêt à l’emploi dans la fabrique médiatique d’un stéréotype. Casquette, foulard rouge, couteau à la ceinture : l’apache est né.

De fait, les apaches apprécient les beaux vêtements. Chaussure vernies, lustrine, foulards, couleurs chatoyantes… Gosses du peuple, l’arrivée d’argent facile leur permet d’accorder un soin à leur tenue que leurs détracteurs jugent quasi féminin. Que l’on ajoute l’idée de mollesse associée au refus du travail, et la dégénérescence évoquée par notre cher docteur ne tarde pas à pointer son nez. Souvent un peu anarchistes, toujours marginaux, ils défient avec morgue l’ordre moral du tout début du siècle.

Bien qu’il soit tentant de les trouver sympathiques, ce ne sont certes pas des anges pour autant. Des bandes de gamins des rues volant à l’étalage jusqu’aux violences, aux meurtres et au proxénétisme institutionnalisé de leurs aînés, on  est confronté à une criminalité juvénile de degrés très divers, qui peut aussi bien évoquer  Gavroche qu’Orange mécanique.

Si ces bandes sont constituées essentiellement de jeunes, c’est que comme le souligne Michelle Perrot,  leur statut d’apaches n’est souvent pas éternel :

Autour d’un «noyau dur» s’agglutine un entourage de «flottants» qui s’attachent ou quittent ce noyau au gré des circonstances. Beaucoup de jeunes, en effet, ne sont que des marginaux provisoires. L’apacherie (le terme apparaît dès avril 1908 dans le Larousse mensuel illustré comme synonyme « de réunion d’individus sans moralité ») est pour eux une aventure de jeunesse, un rite de passage avant de se ranger et d’accepter les normes de la vie adulte.

Dans une société où la place des adolescents mâles reste floue, les apaches incarnent à la fois le péril jeune et la hantise des classes dangereuses. Je me demande d’ailleurs si les vêtements clinquants et l’oisiveté ne peuvent pas être perçus comme autant de signes, fussent-il dérisoires, d’une volonté de s’approprier les privilèges de l’élite en détournant leurs codes. Face à l’ouvrier condamné à la misère et au bourgeois que l’on dépouille, les apaches ont choisi, dans leur course éphémère contre la maison de correction, la prison ou la guillotine, la liberté de la déviance.

En savoir plus:
Iconographie
Chroniques du Paris apache (1902_1905), Jean-Jacques Yvorel
« Dans le Paris de la Belle Epoque, les « Apaches », premières bandes de jeunes »,  Michelle Perrot

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Énorme. Hors norme. Des cyclopes à Elephant Man, des cours de Foucault sur les « Anormaux » au bestiaire merveilleux de l’Occident médiéval, de Notre-Dame de Paris à Monstres et Compagnie et du croque-mitaine aux réflexions sur le Mal, le sujet s’avère être, comme parfois ce qu’il désigne, un grand machin aussi ombreux que tentaculaire.

Pour ne pas se perdre en chemin, je propose de ne s’attacher ici qu’au sens, rien qu’au sens, avec l’aide de quelques dictionnaires virtuellement poussiéreux.

Le tout premier dictionnaire de l’Académie française, en 1694, souligne d’entrée de jeu la diversité du monstre :

MONSTRE. s. m. (l’S se prononce.) Animal qui a une conformation contraire à l’ordre de la nature. Monstre horrible, effroyable, affreux, épouvantable, hideux, terrible. un monstre à deux testes. cette femme accoucha d’un monstre. cet enfant a trois yeux, c’est un monstre. les hermaphrodites sont des monstres. l’Afrique produit, engendre beaucoup de monstres.

Il se dit fig. d’une personne cruelle & denaturée. Neron estoit un monstre, un monstre de nature, un monstre de cruauté. c’est un monstre qu’il faudroit estouffer.

On dit aussi, d’Une personne noircie de quelque vice, comme d’ingratitude, d’avarice, d’impureté. C’est un monstre d’ingratitude, un monstre d’avarice, un monstre d’impureté.

Monstre, Se dit de ce qui est extremement laid. La laideur de cette femme la fait paroistre un vray monstre.

On dit aussi, qu’On a servi des monstres sur une table, pour dire, Des poissons d’une grandeur extraordinaire.

L’essence du monstre se dessine déjà, à travers la différence face à une nature considérée comme norme. En fait, il s’agit surtout d’une distinction négative : une personne remarquablement belle ou remarquablement vertueuse, bien qu’elle se distingue de l’individu lambda, n’est pas considérée comme monstre, bien au contraire. Il s’agit donc moins de l’écart par rapport à la norme que vis-à-vis d’un canon idéal, moral ou esthétique. Qui s’éloigne par trop de l’image de l’homme en tant que créature de Dieu est rejetée hors de l’humanité… Posture confortable que l’on retrouve encore souvent de nos jours – traiter les criminels de « monstres », « inhumains » de surcroît, permet commodément de s’en distinguer en se rangeant par nature du bon côté.

On peut noter aussi qu’il n’est pas fait mention des monstres comme créatures fantastiques.

Il faut attendre 1872 et le dictionnaire d’Émile Littré pour trouver une distinction nette parmi les définitions entre ces deux sens :

1. Corps organisé, animal ou végétal, qui présente une conformation insolite dans la totalité de ses parties, ou seulement dans quelques-unes d’entre elles. Les fleurs doubles sont des monstres. Cette femme est accouchée d’un monstre. (…)

2. Les êtres physiques imaginés par les mythologies et par les légendes, dragons, minotaures, harpies, divinités à formes étranges, etc. Les Centaures étaient des monstres. La Chimère était un monstre. Polyphème était un monstre.

Au XVIIe encore un peu, et à plus forte raison au Moyen-Age, pas de différence précise entre l’accident biologique et la créature mythique, tout bonnement parce que son aspect mythique n’était justement pas certain. L’existence de la licorne n’était pas beaucoup plus improbable que celle de l’éléphant ; et si des enfants naissent avec trois yeux, pourquoi les distinguer de Polyphème le Cyclope ?

Le monstre frappe l’imagination. Un synonyme de l’époque moderne, d’ailleurs, masque le S à l’oreille et désigne ce qu’on montre. Exhibé à la foire, montré du doigt, la tare du monstre lui confère une aura qui ne laisse personne indifférent puisqu’être a-normal, c’est aussi être extra-ordinaire.

Étymologiquement, l’ambiguïté reste d’ailleurs la même, puisque selon le Gaffiot le latin monstrum désigne « tout ce qui sort de la nature », mais aussi, en premier lieu, un « fait prodigieux [avertissement des dieux] ».

Ainsi se crée le monstre : une créature qui remet en question l’ordre du monde tout en se faisant preuve de ses innombrables mystères. L’image aussi d’une impossible transgression qui exorcise, en l’extériorisant, le monstre que chacun porte en soi. Et c’est sans doute le dictionnaire de Furetière (1702) qui exprime le mieux ce terrible paradoxe en débutant sa définition par une sentence lapidaire : « Prodige qui est contre l’ordre de la nature, qu’on admire, ou qui fait peur. »

A voir aussi :

 Un dossier pédagogique sur le thème du monstre

Photographies anciennes de phénomènes de foire

Une histoire du zombie dans la culture populaire

 « Le Monstre » de Baudelaire

Petit jeu pour créer son propre monstre

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Je voudrais parler aujourd’hui d’un autoportrait par le détour, de la démarche incroyable d’une illustre aventurière, la Castiglione, qui a passé sa vie entière à se faire photographier.


Fille unique d’un marquis italien, mariée à 16 ans et mère à 18, la Contessa Virginia di Castiglione part en mission vers Paris quelques semaines après ses couches, pour plaider la cause de l’unité italienne auprès de Napoléon III. En un battement de cils, elle devient la maîtresse de l’Empereur et l’idole de la Cour.

 

L’ambassadrice

Si l’on a fait appel à elle en particulier, c’est que la Castiglione était la cousine de Cavour, président du conseil piémontais et grand partisan de l’unification, ainsi que l’intime du roi de Piémont-Sardaigne Victor-Emmanuel II. L’appui de la France leur est indispensable pour s’opposer aux Autrichiens, qui contrôlaient une partie des territoires italiens. Menant une politique résolument anticléricale, Cavour peut espérer l’amitié d’un Napoléon III favorable à l’unité, une amitié qui ne pourra que se trouver renforcée par l’envoi d’une ambassadrice de choc.
En 1858, la liaison de la jeune Comtesse et de l’Empereur aboutit à la signature de l’alliance franco-sarde, qui permettra à Victor-Emmanuel de chasser l’Autriche et ses alliés de la péninsule pour unifier l’Italie à son profit.

Après sa rupture avec l’Empereur la même année, elle retourne en Italie, avant de se fixer définitivement en France en 1861. Ses talents d’ambassadrice ne seront cependant pas oubliés puisqu’en 1870, pendant la guerre franco-prussienne, Napoléon III vaincu lui demandera à son tour d’aller plaider la cause de la France auprès de Bismarck.

 

La courtisane

A Paris, sa beauté, son charme, son insolence et son intelligence acérée font sensation.
Séparée de son mari suite au scandale causé par le double adultère que constituait sa liaison impériale, elle se retrouve, à 20 ans, libérée des chaines conjugales. L’aura de son succès lui ouvre les portes des plus grands salons d’Europe et suscite l’intérêt des peintres ainsi que des photographes.
Pierre-Louis Pierson en particulier, le photographe de la Cour, entame avec elle une collaboration qui va durer près de … quarante années.

 

La démarche artistique

C’est là que prend naissance le pan artistique de la vie de cette femme.
De 1856 jusqu’en 1895, soit cinq ans avant sa mort, la Castiglione va réaliser avec l’aide de Pierson près de 500 photographies d’elle-même.
Au-delà du narcissisme exacerbé, on peut parler véritablement de démarche artistique dans la mesure où c’est elle, et non le photographe, qui fixe chaque aspect du cliché à venir : la tenue, le geste, l’expression, l’angle de prise de vue, le titre, et jusqu’à la forme finale – portrait, carte de visite ou agrandissement peint .
Elle se sert de la photographie comme quête et comme langage. Vengeance provocatrice pour se rire d’un scandale, expression du deuil lors de la perte de son fils, ou encore auto-fétichisme par l’exhibition de son corps morcelé, chaque cliché donne à voir l’image d’un portrait de soi mis en scène avec brio.

A la chute du Second Empire, la Comtesse ne se retrouve plus dans la IIIème République naissante et s’isole. Vieillie prématurément,  neurasthénique, elle met en scène une dernière folie en s’effaçant du monde : les miroirs de ses appartements sont voilés, et elle ne sort plus qu’à la nuit tombée pour éviter les regards des passants.
Et pourtant, elle continue de se faire photographier.

Les séances avec Pierson persistent, malgré la perte de ses dents et de ses cheveux. La Castiglione exhibe sa déchéance et la théâtralise. A travers des robes toujours plus extravagantes, des rôles toujours plus grandioses, elle joue à se faire autre, tout en ne cessant de marteler l’image obsédante de sa beauté défunte.

 

 

 

Mythe et réhabilitation

Si de déesse du Second Empire, la Castiglione devient mythe et ressort de l’oubli dans lequel elle avait sombré à la fin de sa vie, c’est en partie grâce à la fascination d’un homme : le comte Robert de Montesquiou. Dandy amateur d’avant-garde, collectionneur, illustre figure du Paris fin de siècle, il rachète lors de la vente de sa succession 434 photographies, ainsi que des objets lui ayant appartenu, parmi lesquels un moulage de ses jambes. En 1913, il en publie même une biographie, La Divine Comtesse.

Rien d’étonnant à cela… Tant par son parcours que par son obsession pour la mise en scène de soi, la Castiglione ne serait-elle pas une préfiguration féminine du dandysme ?

Aujourd’hui, la Comtesse est enfin reconnue en tant qu’artiste à part entière. Plusieurs études et biographies été consacrées, ainsi surtout que deux expositions au Metropolitan Museum en 2000 et au Musée d’Orsay au début de l’année dernière.
Dans son essai The legs of the Countess, l’historienne américaine Abigail Solomon-Godeau propose une lecture freudienne de son narcissisme.
Sa démarche artistique, surtout, est comparée à celle de photographes comme Claude Cahun ou plus récemment Cindy Sherman, qui fouillent en elles-mêmes et dans le monde qui les entoure par la démultiplication de soi au travers d’innombrables mises en scène.

Faut-il ne voir en elle, comme Nathalie Léger, qu’une femme dont « l’existence ne tient qu’à sa forme » ?  Cette formule lapidaire appelle à interroger  dans des études futures la riche étrangeté d’une œuvre qui est sans doute tout à la fois stratégie d’auto-promotion, langage artistique et quête de soi.

 

 

 

 

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Marine le Pen a bien raison de parler d’envahissement culturel et d’occupation, mais elle se trompe de cible. L’ignominie étrangère qui a frappé la France, la seule, la vraie, c’est LE SAPIN DE NOEL.

 

Pendant des siècles, notre glorieuse patrie a vaillamment résisté à cette tradition barbare, malgré de multiples tentatives d’intrusion. La princesse Palatine, une Teutonne devenue française par le biais d’un mariage gris avec Monsieur, frère de Louis XIV, avait d’abord essayé d’instaurer cet usage à la cour de Versailles.
En 1738, ce fut au tour de Marie Leszczynka, une Polonaise -un nom pareil, vous vous rendez compte ?- épousée par Louis XV en dernier recours, de tenter sa chance, sans plus de succès.
En 1837, on vit encore un sapin connaitre une brève heure de gloire, installé à feu notre palais des Tuileries par Hélène de Mecklembourg, princesse royale et brue de Louis-Phillipe (une Teutonne, encore !) .

 

Mais cette pratique fut aussi éphémère qu’un feu de paille. L’Angleterre, les Etats-Unis, la Russie même cédaient que la France se cabrait encore et toujours d’une orgueil noble et viril.
Il a fallu une tragédie, les sombres heures de la défaite de 1870, pour briser cette résistance héroïque.

Ce qu’une princesse et une reine avaient échoué à accomplir, de perfides émigrants le firent. S’étant emparé de l’Alsace et de la Lorraine d’une manière infâme, des Prussiens répandirent leurs viles coutumes dans nos campagnes, à commencer par cette étrange habitude de décorer un sapin pour fêter Noël (qui est en revanche et comme chacun le sait une fête bien française.)

 

Malgré un retour rapide à nos frontières naturelles, l’invasion grouillante fit son œuvre. Dans les années 30, on trouvait dans chaque région des sapins de Noël. A Lyon, même, la population mêlait son délicat folklore à cette coutume barbare en y ajoutant de petits personnages en coton. Et depuis… Hélas, il suffit de se promener dans les rues pour voir les ravages que ces influences étrangères ont fait subir à nos belles coutumes. Notre-Dame elle-même défigure son parvis en exhibant chaque année un de ces odieux conifères.

 

Pire encore, le gouvernement, complice, cache sous le voile pudique d’une histoire officielle la triste vérité.

 

N’avons-nous d’autre choix que de céder à jamais à la barbarie étrangère ?
Voyons les choses en face : notre seul espoir de sauver Noël et de bouter le sapin teuton hors de France, désormais… C’est lui !

 

 

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Un beau matin, j’ai fini par en avoir assez d’entendre des gens autour de moi répéter avec conviction que «si le Père Noël est en rouge, c’est à cause de Coca » sans que je puisse savoir avec précision ce qu’il en était, et faire quelques recherches – toutes les données de l’article ont été croisées et recoupées – en vue d’évacuer une bonne fois pour toutes cette légende aussi tenace qu’une trainée de suie (on ne songe jamais assez à la corvée de lessive qu’affrontent ces pauvres elfes le 26 décembre). Non, ce n’est pas Coca-Cola qui a peint le Père Noël en rouge. Mais quitte à raconter l’histoire de ce mythe actuel, autant partir du début :

De Saint Nicolas à Santa Claus

Au Moyen-Age se répand dans une partie du nord de l’Europe (Pays-Bas, Belgique, Allemagne, Nord et Est de la France) le culte de Saint-Nicolas, que l’on prend l’habitude célébrer le 6 décembre, jour de sa mort. Cet évêque de Myre , située dans le sud de l’actuelle Turquie, passe dans les hagiographies pour un protecteur de la jeunesse. La légende inspiratrice de la tradition veut qu’ayant rencontré un père envisageant de livrer ses trois filles à la prostitution, faute de dot, il jeta dans leurs bas séchant devant la cheminée trois bourses d’argent.

Malgré la Réforme, il parvient à se maintenir tant bien que mal aux Pays-Bas sous le nom flamand de Sinter Klaas.
Or, un siècle plus tard aux Amériques, lorsque New Amsterdam devient New York en 1667, Anglais et Hollandais se trouvent amenés à cohabiter., et – rien de très nouveau sous le soleil – les vaincus apportent aux vainqueurs certaines de leurs tradition, à commencer par la fête de Sinter Klaas. Trouvant le mot imprononçable, les Anglais adoptent la fête mais s’empressent de rebaptiser le saint Santa Claus.

Seulement, deux fêtes pour les enfants dans le même mois, cela fait beaucoup. De fil en aiguille, les Anglais en viennent à mélanger les fêtes religieuses du 6 et du 25 décembre jusqu’à ce que ce soit finalement Santa Claus qui apporte aux enfants leurs cadeaux pour célébrer la naissance du petit Jésus.

La mise en place de la représentation actuelle

Jusqu’ici, ce Santa Claus pourvoyeur de présents est resté un vieil évêque austère en robe plus ou moins mitée, monté sur une mule. Pour faire rêver les enfants, on a vu mieux.
Le 23 décembre 1823, le journal New Yorkais Sentinel publie un poème attribué au clerc Clement Clarke Moore ,« A Visit From St. Nicholas », qui pose les bases premières de la représentation de Santa en gros bonhomme jovial aux joues rubicondes.

(…)
As I drew in my head, and was turning around,
Down the chimney St Nicholas came with a bound.

He was dressed all in fur, from his head to his foot,
And his clothes were all tarnished with ashes and soot.
A bundle of Toys he had flung on his back,
And he looked like a peddler, just opening his pack.

His eyes-how they twinkled! his dimples how merry!
His cheeks were like roses, his nose like a cherry!
His droll little mouth was drawn up like a bow,
And the beard of his chin was as white as the snow.

The stump of a pipe he held tight in his teeth,
And the smoke it encircled his head like a wreath.
He had a broad face and a little round belly,
That shook when he laughed, like a bowlful of jelly!

He was chubby and plump, a right jolly old elf,
And I laughed when I saw him, in spite of myself!
A wink of his eye and a twist of his head,
Soon gave me to know I had nothing to dread.

He spoke not a word, but went straight to his work,
And filled all the stockings, then turned with a jerk.
And laying his finger aside of his nose,
And giving a nod, up the chimney he rose!

He sprang to his sleigh, to his team gave a whistle,
And away they all flew like the down of a thistle.
But I heard him exclaim, ‘ere he drove out of sight,
« Happy Christmas to all, and to all a good-night! »

Le poème va connaître un grand succès aux Etats-Unis d’abord, puis dans le reste du monde, diffusant avec lui la figure de Santa Claus. L’Angleterre sera un des premier pays européens à le récupérer dans les années 1850 en l’adaptant à ses propres traditions, créant ainsi Father Christmas.

Soit dit en passant, relisez donc ces deux vers : « The stump of a pipe he held tight in his teeth,/And the smoke it encircled his head like a wreath »…Vous ne rêvez pas : à l’origine, le Père Noel fumait comme un pompier.

En parlant de pompier, on peut enfin en arriver à la couleur rouge. Pour l’instant, comme on peut le voir dans le poème, l’habit de Santa n’est pas attaché à une couleur particulière, ce qui va évoluer au cours de la seconde moitié du XIXe.

En 1862, le caricaturiste germano-américain Thomas Nast illustre la couverture du Harper’s Weekly d’une représentation de Santa aux couleurs du drapeau américain. C’est une image plutôt mélancolique, mettant en scène la séparation des soldats et de leur famille, en pleine guerre de Sécession. Mais par la suite, Nast ne va cesser d’illustre le Père Noël, travaillant sans cesse le personnage, lui construisant sa légende et son domicile au Pôle Nord.

La plupart de ces gravures, destinées à des journaux, n’étaient pas colorisées. En revanche, des chromolithographies illustrant le poème « A visit of St Nicholas » se multiplient, représentant progressivement un Santa Claus en habit rouge. En 1897, on trouve même des jeux de cube à cette image. En étudiant ces images, je me suis aperçue que nombre de ces jeux et livres ont été produits par la maison d’édition McLoughlin Bros., pionnière en matière d’édition couleur de livres pour enfants et qui a sans doute dû par là jouer un rôle dans la diffusion de cette représentation.

Parallèlement, l’imprimeur Louis Prang invente la carte de Noël. Le personnage de Prang lui-même est atypique : né au royaume de Prusse, il participe à travers ses voyages en Europe au Printemps des peuples de 1848,et est contraint de s’exiler d’abord en Suisse, puis aux États-Unis. Les cartes de voeux qu’il produit, rencontrant rapidement un certain succès, montrent pour beaucoup un Santa Claus indubitablement vêtu de rouge.

Cette image de 1885 met en scène l’invention toute récente du téléphone, qui a commencé à faire son apparition dans les foyers américains en 1877. Les enfants sages représentés sont donc loin d’être les plus défavorisés.

La diffusion à travers Coca-Cola

Tout commence dans les années 1920, quand Coca-Cola lance une campagne de publicité pour répandre l’idée que le coca ne se boit pas qu’en été et qu’il peut au contraire être consommé à n’importe quelle saison.

En 1930, une première publicité de Fred Mizen montre un Père Noël en habit rouge et fourrure blanche au milieu de la foule d’un centre commercial, savourant un coca. Puis en 1931, la marque fait appel à Haddon Sundblom pour illustrer une nouvelle campagne ayant pour vedette Santa se désaltérant d’un coca-cola entre deux cheminées.

La Coca-Cola Company n’est donc en rien l’inventrice de l’image actuelle du Père Noël, ce qui est d’ailleurs rappelé sur leur site, au milieu de bon nombre d’imprécisions. Le fait qu’il soit habillé aux couleurs de la marque était une aubaine, elle en a profité avec à-propos. En revanche, c’est sans doute cette campagne publicitaire ainsi que les suivantes qui ont contribué, par l’ampleur de la renommée de Coca-Cola, à diffuser et fixer dans les esprits à travers le monde la représentation actuelle de Santa Claus. Amen.

(Pour revenir à l’essentiel après tant de sérieusetés: Et si le Père Noel était allé vivre au Kirghizistan ?)

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