Feeds:
Articles
Commentaires

Archive for the ‘Le Grand Salon : où il est question de l’actualité’ Category

Une fois n’est pas coutume, cet article et le suivant seront deux approches différentes d’un  même thème : les apaches. Regard extérieur et regard interne, gendarme et voleur, hantise et connivence. Mais je n’en dis pas plus.

Le regard d’un criminologue de 1910

Il n’est pas question ici, vous l’aurez compris, des tribus qui arpentaient le sud-ouest des terres devenues les États-Unis, mais d’un groupe social qui défraya la chronique parisienne des années 1900.

Des bandes de jeunes à eux tout seuls, depuis les gamins jusqu’aux jeunes hommes, vivant de petite et de grande délinquance et qu’un médecin, Dr Lejeune, présente en ces termes :

L’apache est essentiellement un être valide et bien portant, n’exerçant aucun métier avouable, mais vivant par suite aux dépens d’autrui en commettant les délits nécessaires pour assurer son existence le plus largement possible.

Cet ouvrage écrit en 1910, déniché lors d’une énième virée à la Bnf, porte le doux nom de Faut-il fouetter les « apaches » ? la criminalité dans les grandes villes. Jusqu’ici, cet amoureux de l’ordre et de la justice reste d’une sobriété exemplaire. Mais au bout de quelques pages, le Dr Lejeune se lâche, et ce n’est pas beau à voir. Lisez plutôt :

Les apaches constituent essentiellement une collectivité d’un ordre inférieur vivant au milieu et aux dépens d’une population d’une mentalité plus civilisée. On rencontre de tout chez les apaches : d’honnêtes gens dévoyés, des intellectuels roulés au ruisseau, des bandits intelligents et parfois pourvus de facultés supérieures; mais ce sont là des exceptions isolées, très isolées même, et, dans l’ensemble, l’apache est forcément un être dégénéré, un produit régressif de l’activité humaine, un homme directement opposé à l’instinct de sociabilité perfectible qui constitue la base de notre civilisation moderne.

On l’a vu, le Dr Lejeune n’aime pas le désordre, et encore moins les « déchets de l’humanité ». Pour lutter contre cette forme spécifique de criminalité, heureusement, le Dr Lejeune a une idée.

Les passer au karcher ? Mieux que ça.

En homme sensible et attentif à son lectorat, il met en garde le public de ne pas « se laisser émouvoir par des scrupules inopportuns en présence de la parfaite absence de sens moral propre aux apaches. » On aura été prévenus.

Pendant plusieurs chapitre, il développe l’échec des méthodes répressives utilisées à l’époque, et introduit peu à peu sa théorie visant, pour le plus grand bien de l’humanité, à infliger le maximum de souffrance avec le minimum de dégâts : la « flagellation pénitentiaire ». Je vous passe les détails, croyez-moi, vous n’avez pas envie de savoir.

Tribu et attributs

D’où vient cet accès de sadisme bien-pensant ?
D’une peur certaine, il faut bien le dire, amplifiée – oui, déjà – par la presse, que suscite la figure de l’apache. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison qu’on l’assimile ainsi au mythe de l’indien sauvage et sans pitié. Certains de ses attributs deviennent même emblématiques, artefacts prêt à l’emploi dans la fabrique médiatique d’un stéréotype. Casquette, foulard rouge, couteau à la ceinture : l’apache est né.

De fait, les apaches apprécient les beaux vêtements. Chaussure vernies, lustrine, foulards, couleurs chatoyantes… Gosses du peuple, l’arrivée d’argent facile leur permet d’accorder un soin à leur tenue que leurs détracteurs jugent quasi féminin. Que l’on ajoute l’idée de mollesse associée au refus du travail, et la dégénérescence évoquée par notre cher docteur ne tarde pas à pointer son nez. Souvent un peu anarchistes, toujours marginaux, ils défient avec morgue l’ordre moral du tout début du siècle.

Bien qu’il soit tentant de les trouver sympathiques, ce ne sont certes pas des anges pour autant. Des bandes de gamins des rues volant à l’étalage jusqu’aux violences, aux meurtres et au proxénétisme institutionnalisé de leurs aînés, on  est confronté à une criminalité juvénile de degrés très divers, qui peut aussi bien évoquer  Gavroche qu’Orange mécanique.

Si ces bandes sont constituées essentiellement de jeunes, c’est que comme le souligne Michelle Perrot,  leur statut d’apaches n’est souvent pas éternel :

Autour d’un «noyau dur» s’agglutine un entourage de «flottants» qui s’attachent ou quittent ce noyau au gré des circonstances. Beaucoup de jeunes, en effet, ne sont que des marginaux provisoires. L’apacherie (le terme apparaît dès avril 1908 dans le Larousse mensuel illustré comme synonyme « de réunion d’individus sans moralité ») est pour eux une aventure de jeunesse, un rite de passage avant de se ranger et d’accepter les normes de la vie adulte.

Dans une société où la place des adolescents mâles reste floue, les apaches incarnent à la fois le péril jeune et la hantise des classes dangereuses. Je me demande d’ailleurs si les vêtements clinquants et l’oisiveté ne peuvent pas être perçus comme autant de signes, fussent-il dérisoires, d’une volonté de s’approprier les privilèges de l’élite en détournant leurs codes. Face à l’ouvrier condamné à la misère et au bourgeois que l’on dépouille, les apaches ont choisi, dans leur course éphémère contre la maison de correction, la prison ou la guillotine, la liberté de la déviance.

En savoir plus:
Iconographie
Chroniques du Paris apache (1902_1905), Jean-Jacques Yvorel
« Dans le Paris de la Belle Epoque, les « Apaches », premières bandes de jeunes »,  Michelle Perrot

Publicités

Read Full Post »

Une fois encore, le Bulletin officiel prône en ce 22 octobre la « commémoration du souvenir de Guy Môquet et de l’engagement des jeunes dans la Résistance ». Une fois encore il y est précisé, au cas où quelques enseignants voudraient s’en affranchir, que « les chefs d’établissement veilleront à mobiliser les élèves et les équipes éducatives autour de cette commémoration, qui s’appuiera sur la lecture de la dernière lettre à sa famille (…) ».

Cette lettre, on la connait, elle a ému jusqu’à notre équipe de rugby.

« Ma petite maman chérie,

mon tout petit frère adoré,

mon petit papa aimé,

Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c’est d’être courageuse. Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose. Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Jean. J’ai embrassé mes deux frères Roger et Rino. Quant au véritable je ne peux le faire hélas !

J’espère que toutes mes affaires te seront renvoyées elles pourront servir à Serge, qui, je l’escompte, sera fier de les porter un jour. A toi petit papa, si je t’ai fait ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée.

Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j’aime beaucoup. Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme.

17 ans et demi, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret, si ce n’est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin, Michels. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c’est d’être courageuse et de surmonter ta peine.

Je ne peux pas en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, je vous embrasse de tout mon cœur d’enfant. Courage !

Votre Guy qui vous aime »

Difficile en effet de ne pas être touché. Difficile également de faire plus consensuel dans le choix de cette lettre, qui présente la caractéristique de ne pas comporter le moindre élément politique. Tout entière construite autour de l’intime, elle conserve une dimension strictement familiale, ce qui est on ne peut plus normal puisque c’est à sa famille et à personne d’autre que Guy Môquet s’adresse à la veille de sa mort.

L’ennui, c’est qu’à ce cadre privé, on peut faire dire n’importe quoi. Y compris et surtout lorsque Nicolas Sarkozy, au lendemain de son investiture, annonce la lecture obligatoire de la lettre à tous les lycéens, « parce qu’un jeune homme que 17 ans qui donne sa vie à la France, c’est un exemple non pas du passé, mais de l’avenir. »

Passons sur l’appel à peine voilé au sacrifice patriotique de la jeunesse, pour ne se concentrer que sur ces mots : « un jeune homme de 17 ans qui donne sa vie à la France ». Rien n’est plus faux.

Utiliser cette expression pour parler de Guy Môquet, c’est à la fois un contresens total, une énorme boulette, voulue ou non, et un insulte à sa mémoire.

On a déjà beaucoup parlé de ce contresens, mais rappelons-le : Guy Môquet est avant tout un militant communiste.

Or, en partie en raison du pacte de non-agression germano-soviétique, qui dure jusqu’à sa rupture unilatérale par l’Allemagne en juin 41, le PCF adopte une posture pacifiste. C’est d’ailleurs le gouvernement français qui arrête Prosper Môquet, le père de Guy, ainsi que d’autres militants communistes accusés entre autres de démoraliser les troupes. (N’oublions pas que quelques années à peine avant la guère, les rouges étaient considérés comme une menace bien plus grande que le chancelier Hitler.)

Face à une guerre considérée comme impérialiste, la ligne du PCF tend donc à préserver avant tout les intérêt de la classe ouvrière menacés par la bourgeoisie, y compris française. Les tracts et « papillons » que répandaient Guy Môquet vont totalement en ce sens, faisant primer la lutte des classes avant tout :

« Châtiment pour les responsables de la guerre ! Liberté pour les défenseurs de la paix ! Libérez Prosper Môquet. Député des Épinettes ».

« Il faut un gouvernement du peuple »

« Les soviets, c’est le pouvoir du peuple ».

« Les riches doivent payer »

« Pour les chômeurs, la famine. L’opulence aux profiteurs de guerre. Chômeur, fais rendre gorge aux voleurs. Exige l’indemnité de 20 francs par jour »

 

 

Quand Sarkozy appelle à « rendre hommage à ces jeunes résistants pour lesquels la France comptait davantage que leur parti ou leur église », il est donc complètement à côté de la plaque. Ce n’est pas fini. Non seulement l’engagement communiste de Guy prenait le pas sur son engagement patriote, mais c’est également à cause de son seul engagement communiste qu’il a été tué.

Arrêté à 16 ans par la Brigade spéciale de répression anticommuniste, qui sévissait depuis l’interdiction du parti par Daladier – et non par Vichy – le 26 septembre 39, il est emprisonné à Fresnes puis transféré au camp de Choisel, où sont parqués des communistes arrêtés entre septembre 39 et octobre 40.

Le 20 octobre 41, un commandant allemand est abattu par des résistants. En représailles, le général von Stülpnagel ordonne l’exécution de 50 otages.

C’est là que Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur de Pétain, propose courtoisement aux Allemands une liste de noms – des communistes, cela va de soi – « pour éviter de laisser fusiller cinquante bons Français ». Guy Môquet n’en faisait pas partie, mais il a été ajouté par les Allemands parce qu’il correspondait aux critères de leur « code des otages », qui visait lui aussi à éliminer en priorité les militants anarchistes ou communistes et ceux qui distribuaient des tracts.

 

 

 

Guy Môquet est un communiste arrêté par la police française et fusillé par les Allemands. Il n’a pas résisté à un envahisseur mais à un système, et il n’a certainement pas « donn[é] sa vie à la France ».

Quand on l’a arrêté en compagnie d’un copain au métro Gare de l’Est, il avait un papier sur lui. Un poème, que Nicolas Sarkozy, étonnamment, n’a pas proposé comme lecture édifiante aux lycéens français. Le voici.

« Parmi ceux qui sont en prison

Se trouvent nos 3 camarades

Berselli, Planquette et Simon

Qui vont passer des jours maussades

Vous êtes tous trois enfermés

Mais patience, prenez courage

Vous serez bientôt libérés

Par tous vos frères d’esclavage

Les traîtres de notre pays

Ces agents du capitalisme

Nous les chasserons hors d’ici

Pour instaurer le socialisme

Main dans la main Révolution

Pour que vainque le communisme

Pour vous sortir de la prison

Pour tuer le capitalisme

Ils se sont sacrifiés pour nous

Par leur action libératrice.»

Read Full Post »

1789, Les Amants de la Bastille, pour ceux qui ne connaissent pas encore, est un projet de comédie musicale produit par Dove Attia et Albert Cohen (un autre). Dove Attia, que vous avez peut-être eu la joie de croiser en zappant sur A la Recherche de la Nouvelle Star, a commis toutes les grosses productions musicales à sujet plus ou moins historique de ces dernières années : Les 10 Commandements, Le Roi Soleil et Mozart, l’Opéra Rock, entre autres. Aujourd’hui, il s’attaque donc à 1789.

Je parlais il y a quelques mois de chanson pop dans un but pédagogique, mais nous avons affaire aujourd’hui à du divertissement pur jus. Avec deux autres spectacles musicaux programmés sur le même thème, voici une excellente opportunité pour étudier comment la culture populaire – au-delà de l’aspect commercial de la production – se réapproprie l’héritage de la Révolution française.

 

 

1789, les Amants de la Bastille : la Révolution bling-bling

 Nous sommes en France au printemps 1789, la famine, le chômage dévastent les campagnes et les villes. La révolte gronde tandis qu’à Versailles la Cour de Louis XVI, insolente et frivole, continue de dépenser sans compter l’argent de l’Etat.Issus de ces deux mondes qui se redoutent et s’affrontent, Olympe et Lazare n’auraient jamais dû se rencontrer. Lui, jeune paysan révolté par les injustices qui l’ont privé de sa terre, monte à Paris pour conquérir la Liberté. Elle, fille de petite noblesse, gouvernante des enfants royaux à Versailles, se dévoue corps et âme au service de sa souveraine, la reine Marie-Antoinette. Et pourtant…Pris dans les fièvres et le tourbillon de la révolution naissante, Olympe et Lazare plongeront ensemble dans les intrigues les plus folles et les plus romantiques. Ils vont s’aimer passionnément, se perdre puis se retrouver. Accompagnant les plus hauts personnages de leur temps tels Danton le magnifique, Camilles Desmoulins le journaliste fougueux ou Jacques Necker l’austère ministre du Roi, ils connaîtront les soubresauts de la Grande Histoire.Leur amour les mènera jusqu’au matin du 14 juillet 1789, au pied d’une des prisons les plus sombres et les plus mystérieuses de Paris, la Bastille, pour y vivre l’évènement qui scellera à tout jamais leur destin mais aussi marquera l’émergence d’un monde nouveau, l’envol de nouvelles promesses de Liberté, et de fraternité entre les hommes.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais j’aime beaucoup l’utilisation des majuscules. La liberté y a droit mais pas la fraternité, en revanche on va jusqu’à parler de « Grande Histoire », au cas où le lecteur n’aurait pas encore compris qu’il s’agissait d’un événement majeur.

Mis à part ce synopsis qui laisse rêveur, la production met le public à contribution, dans un but publicitaire évident.

Un casting sur internet est organisé pour recruter les chanteurs, et un forum a même été déjà mis sur pied pour constituer une communauté de fans. N’écoutant que mon courage et dans la plus pure tradition du journalisme gonzo, je me suis inscrite sur le forum pour étudier de plus près sa section historique.

Bilan des courses : un rappel historique – aberrant – par le community manager à grands renforts de smileys, un ou deux admirateurs de Robespierre venus propager la bonne parole, quelques articles écrits par des étudiants en droit ou en histoire et bon nombre de commentaires généraux, tel que celui-ci, qui m’a fait sourire malgré le sérieux absolu de mon approche :

Très bonne idée le Thème de la Révolution Française forte période historique et émotionnelle.
J’imagine déjà les mises en scène incroyables les costumes magnifiques et les décors somptueux. J’aime beaucoup les films historiques de cette période, les rois, la cour, les châteaux, le langage parlé, un français tellement plus élégant.
J’ai vraiment hâte de découvrir ce tout nouveau spectacle qui promet d’être haut en couleurs!

L’influence du film de Sofia Coppola sur Marie-Antoinette, et d’une manière générale du retour de l’esthétique rococo ces dernières années, semblent donc agir de manière importante sur les représentations de la Révolution française pour de nombreuses jeunes filles du forum, ce qui n’est guère étonnant quand on voit que le Château de Versailles lui-même s’est mis à vendre une ligne de produits tous plus hallucinants les uns que les autres en hommage à Marie-Antoinette. Mon préféré ? Sans doute possible le kit de moutons à tricoter.

Cette idéalisation douteuse d’une reine légitimement controversée est due, entre autres, au succès planétaire de La Rose de Versailles, ce qui m’amène à parler de cet autre pan de la culture populaire actuelle sur la Révolution.

 

 

Lady Oscar et la Rose de Versailles : la Révolution kawaii

Il s’agit à l’origine d’un manga papier de Riyoko Ikeda, shojo, c’est à dire principalement destiné à un – très – jeune lectorat féminin, dont les 10 tomes parus entre 1972 et 1973 ont connu un immense succès toujours d’actualité. En France, malgré sa traduction tardive en 2002, le manga a été popularisé par sa version animée, Lady Oscar, qui compte encore aujourd’hui d’innombrables fans.

Avant de se centrer sur le personnage d’Oscar François de Jarjayes, jeune fille élevée en garçon depuis sa naissance qui devient commandant de la garde royale et garde du corps de Marie-Antoinette, l’intrigue se situe d’abord à Schonbrunn auprès de la jeune princesse, puis l’accompagne à Versailles.

Pour la profane du manga que je suis, le résultat est extrêmement déconcertant. Un mélange d’esthétique seventies et de grands yeux toujours brillants de larmes. Si je ne devais citer qu’un exemple, ce serait surement l’image de Marie-Thérèse d’Autriche à genoux et les bras tendus, pleurant le départ de sa fille chérie. Ça, et les interludes allégoriques quasi psychédéliques représentant une Oscar androgyne nue et cernée de roses.

Quant à la démarche historiographique, on oscille sans cesse entre une vision intime et presque hagiographique de Marie-Antoinette (peut-être inspirée par la biographie de Stephan Zweig), et une lecture économique complètement soboulienne des cause de la Révolution. Un ovni détonnant, donc, qui a tout de même inspiré un film à Jacques Demy et marqué plusieurs générations d’admiratrices et admirateurs à travers le monde.

 

 

Deux autres productions musicales bientôt jouées à Paris

Pour achever ce panorama et aussi par plaisir, citons également un ballet qui s’apprête à se jouer en France : Les Flammes de Paris, qui s’avère être un ballet soviétique de 1932, comme le montre l’influence folklorique revendiquée dans les chorégraphies. Rien d’étonnant à cela, puisque la Révolution française fait partie des sujets qu’il était bien vu de traiter sous l’URSS. Les producteurs actuels tiennent d’ailleurs apparemment beaucoup à faire passer à la trappe l’origine soviétique du ballet – qui était parait-il le préféré de Staline – puisque sa présentation ne fait pas la moindre allusion à la date de création, et laisse penser qu’il s’agit d’une production actuelle :

Véritable épopée historique et romantique, « Les Flammes de Paris, 1789 » est le spectacle événement de ces prochains mois ! Après avoir enchanté le public russe, où il fut représenté plus de cent fois au Théâtre du Bolchoï, le spectacle « Les Flammes de Paris, 1789 » arrivera en France en 2011 !

Gardons le meilleur pour la fin : un opéra rock de 1973 que les amateurs de kitsch connaissent déjà peut-être, et dont des rumeurs disent qu’il s’apprêterait à être remonté en 2012. Là aussi, il s’agit des amours contrariées d’un révolutionnaire et d’une aristocrate. Les costumes seventies, les mouvements de bassin énergiques des gardes nationales et les solos rock de Danton valant leur pesant d’assignats, je ne peux que vous conjurer de regarder la vidéo, qui vaut mieux que toutes les descriptions que je pourrais en faire.

 

 

Pour revenir aux Amants de la Bastille, il n’y a finalement pas lieu de s’étonner sur le choix d’un tel sujet par Dove Attia, habitué aux thématiques historiques : du grand spectacle, des scènes collectives, une période d’effervescence politique permettant de mettre en scène une grande palette d’émotions dans les deux camps, et surtout un parfum de rébellion aujourd’hui parfaitement consensuelle, puisque la chronologie du spectacle s’arrête en 1792. Aucun risque donc de polémique sur l’exécution de Marie-Antoinette, sur Robespierre, la Terreur ou même Bonaparte.

Voici un produit culturel parfaitement vendu et prêt à être massivement consommé.

Read Full Post »

Après une – trop – longue hibernation, le blog se lance dans une rentrée qui garde un léger goût de farniente, puisque nous partons en direction de l’Italie du Sud.

Et Herculanum, croyez-moi, a bien des leçons à nous donner en terme de muséographie. Un « musée archéologique virtuel », financé par la commune avec le soutien de la province de Naples, a été inauguré en juillet 2008. Sous ce nom intrigant se cache un parcours, qui se veut un voyage, et n’offre rien de moins qu’une immersion dans l’Antiquité romaine par le biais des nouvelles technologies.

Grâce à des capteurs qui détectent ses mouvements, le spectateur est guidé à travers le musée et amené à découvrir un monde qui renait sous ses yeux. Balayer de la main les cendres – virtuelles – qui recouvrent une mosaïque, se pencher vers une jatte d’où surgissent des extraits de Comédies de Plaute, entrevoir les passants des rues d’Herculanum, entendre ses clameurs, et j’en passe. Le forum, les thermes, et jusqu’à une visite au lupanar – visible uniquement par les adultes – sont ressuscités à travers l’imagerie 3D. Le plus impressionnant est sans doute cette salle où les quatre murs sont recouverts d’écrans qui reconstituent tour à tour les plus grandes villas pompéiennes, sous la pluie ou par beau temps, provoquant une immersion totale.

Ces activités sont d’autant plus intéressantes qu’elles rendent compte de la pointe des recherches archéologiques et historiques, vulgarisées ici de manière réellement interactives. Outre les expériences visuelles et auditives nées des découvertes de l’archéologie, on trouve aussi des espaces où il est possible d’approfondir ses connaissances de la période : une table recouverte d’un écran holo screen permet d’attraper au vol un des mots défilants ( « armée », « mode », « école », etc…), qui vient aussitôt se dérouler obligeamment devant soi à travers un article illustré sur le sujet.

Le métier d’archéologue n’est pas en reste : soulignant l’importance trop souvent ignorée de l’archéologie sous-marine, un triple écran plonge le visiteur sous l’eau pour restituer le lent passage du nymphée de Baia – un sanctuaire aux nymphes – de son état originel à ses ruines actuelles. Dans une minuscule galerie plongée dans le noir, on peut aussi observer, en images de synthèses filmées à la première personne, ce que voyaient les premiers découvreurs des vestiges d’Herculanum, à savoir d’innombrables galeries de boue d’où sort, de temps à autres, un bout de colonne ou de mosaïque.

En un mot comme en cent, vous l’aurez compris, ce musée m’a enthousiasmée. Une vulgarisation intelligente, qui met à la portée de tous les dernières découvertes scientifiques en utilisant les nouvelles technologies, tout en rendant compte du processus de recherche, voilà une idée enviable… Que l’on ne peut s’empêcher de comparer au vaste projet national d’une maison de l’histoire aussi passéiste qu’à côté de la plaque. Mais je ne vais pas plus loin, on pourrait m’accuser de radoter.

En savoir plus sur l’archéologie virtuelle:

 Un article du Courrier international sur la question
La page Facebook « Archéologie virtuelle »

Le site du musée

Une vidéo sur la réalité augmentée à l’abbaye de Cluny (signalée par @ccoutron)

Read Full Post »

Le 18 février, un arrêté du ministère de la Culture vient de mettre fin à la carrière d’Isabelle Neuschwander en tant que directrice des Archives Nationales. Que sa résistance au projet gouvernemental d’y installer la Maison de l’histoire de France ait joué ou non dans ce renvoi brutal, la nouvelle directrice, Agnès Magnien, devra tenir compte dans ses missions de la participation de l’équipe des Archives à la bonne marche du projet. Retour sur la polémique.

 

Le 12 septembre 2010, Nicolas Sarkozy effectuait une visite en famille dans la vraie grotte de Lascaux – réservée en temps normal à un petit nombre de chercheurs internationaux – commentée par la conservatrice Muriel Mauriac en personne. Cette visite fut tellement instructive que notre Président offrit à la presse en sortant de la grotte ce commentaire fulgurant, cette lumineuse impression :

“Le brave néandertalien avait parfaitement compris qu’ici, c’était plus tempéré qu’ailleurs, qu’il devait y avoir du gibier, qu’il faisait beau et qu’il y faisait bon vivre.”
Oui oui oui.
(Rappelons, pour goûter tout le sel de la chose, qu’au moment où l’homme de Cro-Magnon réalisait ces merveilles, celui de Néandertal avait disparu de la surface de la terre depuis déjà quelques bons millénaires.)

Or, il se trouve que Nicolas Sarkozy a justement profité de ce vibrant hommage rendu à la préhistoire pour annoncer que la Maison de l’histoire de France serait installée aux Archives nationales. L’homme de Cro-Magnon – ou de Néandertal – serait-il Français ?

 

Depuis  l’annonce de cette volonté de créer une Maison de l’histoire de France, les débats, les interviews et les tribunes n’ont cessé de pleuvoir, créant dans le milieu historien une polémique bien compréhensible.
Nécessaire, aussi. Car ce projet s’inscrit dans le cadre du retour inquiétant du débat sur l’identité nationale. L’enjeu exprimé est de lutter contre des mémoires éclatées pour retrouver une véritable unité de l’histoire nationale. Du lisse, du linéaire, du facile à comprendre : du rassurant.  De par son  intitulé même, mais aussi par les textes et directives qui en sont à l’origine, elle colporte une vision archaïque de « l’âme de la France » et de la grandeur nationale. Vous ne rêvez pas, les termes « âme de la France » ont bien été prononcés. A l’heure où la recherche historique a démontré maintes et maintes fois l’artifice du roman national, les processus de sa genèse autant que de sa diffusion sous la IIIe République, le retour à une vision essentialiste de la France semble pour le moins aberrant. Aberrant, mais aussi dangereux, puisqu’encore une fois, ce retour s’inscrit dans une action politique qui a déjà suffisamment montré sa xénophobie latente.
Le fait que ce projet coûte une somme vertigineuse alors que les postes de professeurs ne cessent d’être supprimés, que les bourses de recherche soient distribuées au compte-goutte et que les chercheurs doivent se battre pour obtenir des subventions ne fait qu’ajouter à l’ubuesque de la situation.

 

Par ailleurs, depuis un mois ou deux, un nouveau pan de cette polémique s’est ouvert suite à la nomination au comité d’orientation scientifique de cette maison de l’histoire de plusieurs historiens traditionnellement orientés à gauche. Fidèle à sa stratégie d’ouverture, parfaite illustration du dicton « diviser pour mieux régner », Nicolas Sarkozy entend ainsi dissoudre la polémique, comme il l’a exprimé dans de récents propos : « Pour moi, c’est le seul objectif que je poursuivrai (…) on aura gagné le jour où vous vous serez approprié cette maison de l’Histoire et, donc, qu’elle vive avec le plus d’ambition possible »

Dans la liste du comité figurent ainsi, parmi bon nombre d’historiens reconnus, la directrice du musée de Cluny, Elisabeth Taburet-Delahaye, qui s’était publiquement opposée au projet, et Pascal Ory. Ce dernier, dont j’ai eu l’occasion de suivre les cours à la Sorbonne, est pourtant un historien traditionnellement orienté à gauche. Il justifie sa décision dans cette tribune du Monde. Gérard Noiriel, l’un des chefs de file de l’opposition à la création d’une Maison de l’Histoire,  revient sur cette tribune dans un style pour le moins virulent. Son parcours lui confère une légitimité certaine : pionnier de l’histoire de l’immigration en France, il est membre du comité scientifique de la Cité nationale sur l’histoire de l’immigration avant d’en démissionner en mai 2007 contre la création du sulfureux ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire.
Sans attaquer, comme le fait Noiriel, les travaux de Pascal Ory qui ont contribué à forger et à diffuser la notion d’histoire culturelle, on peut tout de même légitimement s’étonner de son acceptation. Que la présence d’historiens sérieux, voire sensibles au valeurs de gauche, permette d’atténuer les dégâts est évidemment souhaitable. Mais même au cas hypothétique où ils y parviendraient, l’instrumentalisation semble de fait inévitable, puisque leur seule présence cautionne ce projet et permet de lui donner une apparence de légitimité scientifique.

 

Or, dans l’immédiat, l’orientation scientifique du projet ne laisse rien présager de bon. Une « galerie chronologique » est prévue qui laisse craindre une vision ridiculement dépassée de l’histoire (pour ça, nous avons déjà le musée Grévin), et surtout une récupération idéologique de figures nationales.
Pourtant, une maison de l’histoire aurait pu être un apport extrêmement positif  au paysage muséographique français, si seulement elle avait mis en avant les problématiques réelles, dans leur diversité, de ce qu’est aujourd’hui la recherche historique. Cette recherche française et internationale offre un panorama passionnant par sa capacité, justement, à se libérer des carcans nationaux ou gouvernementaux et à penser le passé qui est les nôtre, plutôt que de chercher à le figer dans le marbre en le glorifiant suivant l’utilité politique du moment.

Le pauvre Guy Môquet a suffisamment montré l’exemple pour que l’on puisse légitimement s’inquiéter de l’institutionnalisation d’une vitrine de l’identité nationale. Espérons qu’il n’en soit pas ainsi.

 

Pot-pourri des débats et tribunes sur le sujet :

« Le musée de l’histoire rance », par Nicolas Offenstadt.

« Que faut-il mettre dans la nouvelle maison de l’histoire de France ? », entretien audio avec Nicolas Offenstadt et François Reynaert.

Une série d’interviews vidéo d’historiens opposés au projet,  sur passion-histoire.

Contre une histoire « de France », par Cavanna qui y met joyeusement son grain de sel.

« La Maison de l’histoire ne participe pas du sarkozysme », interview de Jean-Pierre Roux, historien à la tête du comité d’orientation scientifique.

« La Maison de l’histoire de France n’est pas un brûlot de propagande », interview de Frédéric Mitterrand

« La Maison de l’histoire de France, essai de socio-histoire d’un projet », par Isabelle Backouche

 

Et le meilleur pour la fin : l’annonce d’un débat à l’EHESS sur le sujet le 30 mars prochain, qui promet d’être palpitant.

Read Full Post »

 

Quelques mots pour signaler un joli projet, qui a vu le jour à l’été 2008, quelque part en Italie : MEMORO, la « banque de la mémoire ».

 

Point de banque en réalité, mais bien une vidéothèque en ligne, qui s’est donnée pour but de récolter à travers l’Italie d’abord, puis le monde entier, la mémoire de nos grand-parents.
Le principe est simple : interviewer une personne âgée, la laisser libre dans son espace de parole, puis en réaliser des extraits afin de les rendre accessibles par catégories : « seconde guerre mondiale », « guerre d’Algérie », « éducation des filles », pour ne citer que quelques sujets touchant à l’histoire. Ici une femme raconte l’ambiance foisonnante des puces de Clignancourt dans les années 50. Là, une autre raconte encore émue comment, petite fille, elle a entendu des rires au passage d’une femme venant d’être tondue.

La collecte se fait de deux manières : soit les créateurs du projet sillonnent diverses régions en scooter pour recueillir de nouveaux témoignages, soit la cueillette est laissée à l’initiative… de chacun d’entre nous. Pour participer, il suffit de filmer ses grand-parents, ou une personne âgée de son entourage, et de télécharger la vidéo sur le site où elle sera ensuite visionnée puis découpée en différents extraits.

Je ne sais pas exactement si tous les témoignages arriveront nécessairement en ligne, j’imagine que cela doit prendre un temps considérable (la France n’a pour l’instant qu’assez peu de vidéos disponibles), mais quoiqu’il en soit, je trouve le projet passionnant.
Mettre à la disposition de tous des récits de centaines voire de milliers de personnes différentes, et ce dans de plus en plus de pays, ne peut qu’intéresser l’historien ou l’amateur d’histoire.

 

… A condition, toutefois, de prendre quelques précautions. C’est d’ailleurs je pense ce qu’il manque au site : une page explicative sur la notion même de mémoire, pour éviter tout risque de confusion avec une quelconque démarche pédagogique.

Soyons clairs : le témoignage peut et doit servir de support, si tant est qu’il passe par le filtre d’une analyse historique, qui commence par quelques évidences toujours bonnes à rappeler :

 

– Le témoin n’est pas neutre.
– Le témoin n’est pas omniscient.
– L’absence d’anonymat, la présence de l’interviewer – à plus forte raison s’il est de la famille du témoin – peuvent provoquer une part d’ autocensure ou de travestissement de la vérité.
– Par ailleurs si, comme ici, il y a un écart de temps considérable entre le moment du témoignage et son objet, il faut garder à l’esprit que la lecture que le témoin fait des évènements qu’il retrace peut être influencée par connaissance de ce qui en a découlé, ou même le regard porté aujourd’hui par la société sur ces évènements. 

 

La mémoire n’est pas l’histoire, ce sont deux domaines qu’il est capital de conserver distincts. En caricaturant un peu, on pourrait dire que la mémoire est subjective, partielle, émotionnelle, tandis que l’histoire se veut  objective, omnisciente et rationnelle. Alors même qu’elle traite de sujets émouvants ou fantaisistes, elle se doit se rester analytique. Histoire et mémoire sont toutes deux nécessaires, Pierre Nora l’a brillemment rappelé en faisant de la mémoire collective un objet d’étude historique dans les Lieux de mémoire. Mais seule l’histoire permet de comprendre, d’expliquer, de mettre en perspective, sans quoi l’on risque de voir resurgir le spectre du roman national.

J’ai beau m’être un tantinet écartée du chemin, je n’en pense pas moins : en gardant cette distinction à l’esprit, Memoro est un merveilleux outil de recherche et de voyage à travers les mémoires.
La vidéo d’ailleurs rend compte de regards, d’expressions, d’accents qui seraient restés inaccessibles au témoignage papier, et permet d’aborder un sujet ou une époque sous un angle fabuleusement riche : celui des hommes et des femmes qui les ont vécus.

Read Full Post »

Après-demain 21 janvier, vous aurez le choix entre vous rendre à la basilique de Saint-Denis écouter une messe  en présence de Son Altesse Royale le prince Charles Emmanuel de Bourbon Parme, et déguster, une fois n’est pas coutume, une tête de veau.

 

La raison de cette bizarre alternative ? Les commémorations respectives de l’exécution de Louis XVI par les royalistes et les républicains.
Au passage,  son acte de décès, dont  les lieux de naissance et de résidence sont particulièrement savoureux.

  • « Du lundi 18 mars 1793, l’an Second de la République française. Acte de décès de Louis CAPET, du 21 janvier dernier, dix heures vingt-deux minutes du matin ; profession, dernier Roy des Français, âgé de trente-neuf ans, natif de Versailles, paroisse Notre-Dame, domicilié à Paris, tour du Temple ; marié à Marie-Antoinette d’Autriche, ledit Louis Capet exécuté sur la Place de la Révolution en vertu des décrets de la Convention nationale des quinze, seize et dix-neuf dudit mois de janvier (…). »

 

Lys et basilique

Le 21 janvier, donc, les légitimistes se réunissent à la basilique Saint-Denis à l’occasion d’une messe et d’une prédication, pour rendre hommage à leur souverain déchu. Le prince qui sera présent demain, lointain descendant de Louis XIV de la branche des Bourbon d’Espagne, est d’ailleurs le président d’honneur des associations « Louis XVI » et « Mémorial de France à Saint-Denys ». Il a notamment eu la délicatesse de porter plainte en 2008 contre l’exposition Jeff Koons au château de Versailles, en raison notamment de son « caractère pornographique affiché« . Tout à fait.

 

Cochonnailles révolutionnaires

Mais revenons à cette bonne vieille tête de veau. D’où vient-elle, au juste ?
Après quelques pérégrinations sur la toile, j’ai trouvé sur Gallica (Louée soit Gallica !) un pamphlet de Romeau : La tête ou l’oreille de cochon, de 1794. Pour mieux éradiquer les  anciennes fêtes religieuses, il propose l’instauration de traditions nouvelles, comme une bastille en pâtisserie pour le 14 juillet, et surtout, le 21 janvier, une tête ou une oreille de cochon.
Pierre-François Palloy (le petit malin qui a revendu les pierres de la Bastille ) aurait ainsi participé à des banquets républicains, parmi tant d’autres, jusqu’à la Restauration… où il reçu l’Ordre du Lys.

Le choix de la tête de cochon farcie n’a rien d’étonnant, dans la mesure où Louis XVI était assimilé dans les caricatures à cet animal depuis quelques années déjà.
En revanche, le passage de la tête de cochon à la tête de veau est plus problématique, même si l’hypothèse anglaise semble la plus probable.

 

Remember !

En effet, Romeau suggère que chaque patriote « imite les patriotes Anglais qui, le jour de la décollation de leur roi Charles II (sic) , ne manquent jamais de manger une tête de veau. » Il s’agit bien sûr en réalité de Charles Ier, décapité lors de la première révolution anglaise le 30 janvier 1649.

Dans l’Éducation sentimentale, l’origine anglaise revient dans la bouche de Deslauriers devenu vieux :

  • « Frédéric poussa un cri de joie, et pria l’ex-délégué du Gouvernement provisoire de lui apprendre le mystère de la tête de veau.
    – C’est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les royalistes célébraient le 30 janvier, des Indépendants fondèrent un banquet annuel où l’on mangeait des têtes de veau, et où on buvait du vin rouge dans des crânes de veau en portant des toasts à l’extermination des Stuarts. Après Thermidor, des terroristes organisèrent une confrérie toute pareille, ce qui prouve que la bêtise est féconde. »

On peut donc au moins être certains d’une chose : en 1869, quand Flaubert publiait l‘Education Sentimentale, la tête de veau avait déjà remplacé celle de cochon. Et si jamais quelqu’un a de plus amples informations, la porte des commentaires est grande ouverte.

 

Le fait que ces traditions aient, d’un côté comme de l’autre, encore cours aujourd’hui rappelle s’il est besoin à quel point l’évocation de la Révolution demeure un sujet chatouilleux… au moins chez les amateurs d’histoire et de politique.
Ceci dit, pour ma part, j’ai l’estomac sensible et ne pousse pas la dévotion révolutionnaire jusqu’au sacrifice culinaire, même si le cœur y est. Mais pour les autres, quelques banquets républicains fleurissent un peu partout en France… y compris, parait-il, non loin de la Sorbonne.

 

Sources et références

« Du « Roi-père » au « Roi-cochon » », excellent article d’Annie Duprat sur les caricatures de Louis XVI.
La tête ou l’oreille de cochon

Confrérie Rochelaise de la tête de veau
Association Louis XVI
La lettre de Charles-Emmanuel à Sarkozy pour protester contre Jeff Koons

Read Full Post »

Older Posts »