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Archive for septembre 2011

1789, Les Amants de la Bastille, pour ceux qui ne connaissent pas encore, est un projet de comédie musicale produit par Dove Attia et Albert Cohen (un autre). Dove Attia, que vous avez peut-être eu la joie de croiser en zappant sur A la Recherche de la Nouvelle Star, a commis toutes les grosses productions musicales à sujet plus ou moins historique de ces dernières années : Les 10 Commandements, Le Roi Soleil et Mozart, l’Opéra Rock, entre autres. Aujourd’hui, il s’attaque donc à 1789.

Je parlais il y a quelques mois de chanson pop dans un but pédagogique, mais nous avons affaire aujourd’hui à du divertissement pur jus. Avec deux autres spectacles musicaux programmés sur le même thème, voici une excellente opportunité pour étudier comment la culture populaire – au-delà de l’aspect commercial de la production – se réapproprie l’héritage de la Révolution française.

 

 

1789, les Amants de la Bastille : la Révolution bling-bling

 Nous sommes en France au printemps 1789, la famine, le chômage dévastent les campagnes et les villes. La révolte gronde tandis qu’à Versailles la Cour de Louis XVI, insolente et frivole, continue de dépenser sans compter l’argent de l’Etat.Issus de ces deux mondes qui se redoutent et s’affrontent, Olympe et Lazare n’auraient jamais dû se rencontrer. Lui, jeune paysan révolté par les injustices qui l’ont privé de sa terre, monte à Paris pour conquérir la Liberté. Elle, fille de petite noblesse, gouvernante des enfants royaux à Versailles, se dévoue corps et âme au service de sa souveraine, la reine Marie-Antoinette. Et pourtant…Pris dans les fièvres et le tourbillon de la révolution naissante, Olympe et Lazare plongeront ensemble dans les intrigues les plus folles et les plus romantiques. Ils vont s’aimer passionnément, se perdre puis se retrouver. Accompagnant les plus hauts personnages de leur temps tels Danton le magnifique, Camilles Desmoulins le journaliste fougueux ou Jacques Necker l’austère ministre du Roi, ils connaîtront les soubresauts de la Grande Histoire.Leur amour les mènera jusqu’au matin du 14 juillet 1789, au pied d’une des prisons les plus sombres et les plus mystérieuses de Paris, la Bastille, pour y vivre l’évènement qui scellera à tout jamais leur destin mais aussi marquera l’émergence d’un monde nouveau, l’envol de nouvelles promesses de Liberté, et de fraternité entre les hommes.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais j’aime beaucoup l’utilisation des majuscules. La liberté y a droit mais pas la fraternité, en revanche on va jusqu’à parler de « Grande Histoire », au cas où le lecteur n’aurait pas encore compris qu’il s’agissait d’un événement majeur.

Mis à part ce synopsis qui laisse rêveur, la production met le public à contribution, dans un but publicitaire évident.

Un casting sur internet est organisé pour recruter les chanteurs, et un forum a même été déjà mis sur pied pour constituer une communauté de fans. N’écoutant que mon courage et dans la plus pure tradition du journalisme gonzo, je me suis inscrite sur le forum pour étudier de plus près sa section historique.

Bilan des courses : un rappel historique – aberrant – par le community manager à grands renforts de smileys, un ou deux admirateurs de Robespierre venus propager la bonne parole, quelques articles écrits par des étudiants en droit ou en histoire et bon nombre de commentaires généraux, tel que celui-ci, qui m’a fait sourire malgré le sérieux absolu de mon approche :

Très bonne idée le Thème de la Révolution Française forte période historique et émotionnelle.
J’imagine déjà les mises en scène incroyables les costumes magnifiques et les décors somptueux. J’aime beaucoup les films historiques de cette période, les rois, la cour, les châteaux, le langage parlé, un français tellement plus élégant.
J’ai vraiment hâte de découvrir ce tout nouveau spectacle qui promet d’être haut en couleurs!

L’influence du film de Sofia Coppola sur Marie-Antoinette, et d’une manière générale du retour de l’esthétique rococo ces dernières années, semblent donc agir de manière importante sur les représentations de la Révolution française pour de nombreuses jeunes filles du forum, ce qui n’est guère étonnant quand on voit que le Château de Versailles lui-même s’est mis à vendre une ligne de produits tous plus hallucinants les uns que les autres en hommage à Marie-Antoinette. Mon préféré ? Sans doute possible le kit de moutons à tricoter.

Cette idéalisation douteuse d’une reine légitimement controversée est due, entre autres, au succès planétaire de La Rose de Versailles, ce qui m’amène à parler de cet autre pan de la culture populaire actuelle sur la Révolution.

 

 

Lady Oscar et la Rose de Versailles : la Révolution kawaii

Il s’agit à l’origine d’un manga papier de Riyoko Ikeda, shojo, c’est à dire principalement destiné à un – très – jeune lectorat féminin, dont les 10 tomes parus entre 1972 et 1973 ont connu un immense succès toujours d’actualité. En France, malgré sa traduction tardive en 2002, le manga a été popularisé par sa version animée, Lady Oscar, qui compte encore aujourd’hui d’innombrables fans.

Avant de se centrer sur le personnage d’Oscar François de Jarjayes, jeune fille élevée en garçon depuis sa naissance qui devient commandant de la garde royale et garde du corps de Marie-Antoinette, l’intrigue se situe d’abord à Schonbrunn auprès de la jeune princesse, puis l’accompagne à Versailles.

Pour la profane du manga que je suis, le résultat est extrêmement déconcertant. Un mélange d’esthétique seventies et de grands yeux toujours brillants de larmes. Si je ne devais citer qu’un exemple, ce serait surement l’image de Marie-Thérèse d’Autriche à genoux et les bras tendus, pleurant le départ de sa fille chérie. Ça, et les interludes allégoriques quasi psychédéliques représentant une Oscar androgyne nue et cernée de roses.

Quant à la démarche historiographique, on oscille sans cesse entre une vision intime et presque hagiographique de Marie-Antoinette (peut-être inspirée par la biographie de Stephan Zweig), et une lecture économique complètement soboulienne des cause de la Révolution. Un ovni détonnant, donc, qui a tout de même inspiré un film à Jacques Demy et marqué plusieurs générations d’admiratrices et admirateurs à travers le monde.

 

 

Deux autres productions musicales bientôt jouées à Paris

Pour achever ce panorama et aussi par plaisir, citons également un ballet qui s’apprête à se jouer en France : Les Flammes de Paris, qui s’avère être un ballet soviétique de 1932, comme le montre l’influence folklorique revendiquée dans les chorégraphies. Rien d’étonnant à cela, puisque la Révolution française fait partie des sujets qu’il était bien vu de traiter sous l’URSS. Les producteurs actuels tiennent d’ailleurs apparemment beaucoup à faire passer à la trappe l’origine soviétique du ballet – qui était parait-il le préféré de Staline – puisque sa présentation ne fait pas la moindre allusion à la date de création, et laisse penser qu’il s’agit d’une production actuelle :

Véritable épopée historique et romantique, « Les Flammes de Paris, 1789 » est le spectacle événement de ces prochains mois ! Après avoir enchanté le public russe, où il fut représenté plus de cent fois au Théâtre du Bolchoï, le spectacle « Les Flammes de Paris, 1789 » arrivera en France en 2011 !

Gardons le meilleur pour la fin : un opéra rock de 1973 que les amateurs de kitsch connaissent déjà peut-être, et dont des rumeurs disent qu’il s’apprêterait à être remonté en 2012. Là aussi, il s’agit des amours contrariées d’un révolutionnaire et d’une aristocrate. Les costumes seventies, les mouvements de bassin énergiques des gardes nationales et les solos rock de Danton valant leur pesant d’assignats, je ne peux que vous conjurer de regarder la vidéo, qui vaut mieux que toutes les descriptions que je pourrais en faire.

 

 

Pour revenir aux Amants de la Bastille, il n’y a finalement pas lieu de s’étonner sur le choix d’un tel sujet par Dove Attia, habitué aux thématiques historiques : du grand spectacle, des scènes collectives, une période d’effervescence politique permettant de mettre en scène une grande palette d’émotions dans les deux camps, et surtout un parfum de rébellion aujourd’hui parfaitement consensuelle, puisque la chronologie du spectacle s’arrête en 1792. Aucun risque donc de polémique sur l’exécution de Marie-Antoinette, sur Robespierre, la Terreur ou même Bonaparte.

Voici un produit culturel parfaitement vendu et prêt à être massivement consommé.

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Énorme. Hors norme. Des cyclopes à Elephant Man, des cours de Foucault sur les « Anormaux » au bestiaire merveilleux de l’Occident médiéval, de Notre-Dame de Paris à Monstres et Compagnie et du croque-mitaine aux réflexions sur le Mal, le sujet s’avère être, comme parfois ce qu’il désigne, un grand machin aussi ombreux que tentaculaire.

Pour ne pas se perdre en chemin, je propose de ne s’attacher ici qu’au sens, rien qu’au sens, avec l’aide de quelques dictionnaires virtuellement poussiéreux.

Le tout premier dictionnaire de l’Académie française, en 1694, souligne d’entrée de jeu la diversité du monstre :

MONSTRE. s. m. (l’S se prononce.) Animal qui a une conformation contraire à l’ordre de la nature. Monstre horrible, effroyable, affreux, épouvantable, hideux, terrible. un monstre à deux testes. cette femme accoucha d’un monstre. cet enfant a trois yeux, c’est un monstre. les hermaphrodites sont des monstres. l’Afrique produit, engendre beaucoup de monstres.

Il se dit fig. d’une personne cruelle & denaturée. Neron estoit un monstre, un monstre de nature, un monstre de cruauté. c’est un monstre qu’il faudroit estouffer.

On dit aussi, d’Une personne noircie de quelque vice, comme d’ingratitude, d’avarice, d’impureté. C’est un monstre d’ingratitude, un monstre d’avarice, un monstre d’impureté.

Monstre, Se dit de ce qui est extremement laid. La laideur de cette femme la fait paroistre un vray monstre.

On dit aussi, qu’On a servi des monstres sur une table, pour dire, Des poissons d’une grandeur extraordinaire.

L’essence du monstre se dessine déjà, à travers la différence face à une nature considérée comme norme. En fait, il s’agit surtout d’une distinction négative : une personne remarquablement belle ou remarquablement vertueuse, bien qu’elle se distingue de l’individu lambda, n’est pas considérée comme monstre, bien au contraire. Il s’agit donc moins de l’écart par rapport à la norme que vis-à-vis d’un canon idéal, moral ou esthétique. Qui s’éloigne par trop de l’image de l’homme en tant que créature de Dieu est rejetée hors de l’humanité… Posture confortable que l’on retrouve encore souvent de nos jours – traiter les criminels de « monstres », « inhumains » de surcroît, permet commodément de s’en distinguer en se rangeant par nature du bon côté.

On peut noter aussi qu’il n’est pas fait mention des monstres comme créatures fantastiques.

Il faut attendre 1872 et le dictionnaire d’Émile Littré pour trouver une distinction nette parmi les définitions entre ces deux sens :

1. Corps organisé, animal ou végétal, qui présente une conformation insolite dans la totalité de ses parties, ou seulement dans quelques-unes d’entre elles. Les fleurs doubles sont des monstres. Cette femme est accouchée d’un monstre. (…)

2. Les êtres physiques imaginés par les mythologies et par les légendes, dragons, minotaures, harpies, divinités à formes étranges, etc. Les Centaures étaient des monstres. La Chimère était un monstre. Polyphème était un monstre.

Au XVIIe encore un peu, et à plus forte raison au Moyen-Age, pas de différence précise entre l’accident biologique et la créature mythique, tout bonnement parce que son aspect mythique n’était justement pas certain. L’existence de la licorne n’était pas beaucoup plus improbable que celle de l’éléphant ; et si des enfants naissent avec trois yeux, pourquoi les distinguer de Polyphème le Cyclope ?

Le monstre frappe l’imagination. Un synonyme de l’époque moderne, d’ailleurs, masque le S à l’oreille et désigne ce qu’on montre. Exhibé à la foire, montré du doigt, la tare du monstre lui confère une aura qui ne laisse personne indifférent puisqu’être a-normal, c’est aussi être extra-ordinaire.

Étymologiquement, l’ambiguïté reste d’ailleurs la même, puisque selon le Gaffiot le latin monstrum désigne « tout ce qui sort de la nature », mais aussi, en premier lieu, un « fait prodigieux [avertissement des dieux] ».

Ainsi se crée le monstre : une créature qui remet en question l’ordre du monde tout en se faisant preuve de ses innombrables mystères. L’image aussi d’une impossible transgression qui exorcise, en l’extériorisant, le monstre que chacun porte en soi. Et c’est sans doute le dictionnaire de Furetière (1702) qui exprime le mieux ce terrible paradoxe en débutant sa définition par une sentence lapidaire : « Prodige qui est contre l’ordre de la nature, qu’on admire, ou qui fait peur. »

A voir aussi :

 Un dossier pédagogique sur le thème du monstre

Photographies anciennes de phénomènes de foire

Une histoire du zombie dans la culture populaire

 « Le Monstre » de Baudelaire

Petit jeu pour créer son propre monstre

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Après une – trop – longue hibernation, le blog se lance dans une rentrée qui garde un léger goût de farniente, puisque nous partons en direction de l’Italie du Sud.

Et Herculanum, croyez-moi, a bien des leçons à nous donner en terme de muséographie. Un « musée archéologique virtuel », financé par la commune avec le soutien de la province de Naples, a été inauguré en juillet 2008. Sous ce nom intrigant se cache un parcours, qui se veut un voyage, et n’offre rien de moins qu’une immersion dans l’Antiquité romaine par le biais des nouvelles technologies.

Grâce à des capteurs qui détectent ses mouvements, le spectateur est guidé à travers le musée et amené à découvrir un monde qui renait sous ses yeux. Balayer de la main les cendres – virtuelles – qui recouvrent une mosaïque, se pencher vers une jatte d’où surgissent des extraits de Comédies de Plaute, entrevoir les passants des rues d’Herculanum, entendre ses clameurs, et j’en passe. Le forum, les thermes, et jusqu’à une visite au lupanar – visible uniquement par les adultes – sont ressuscités à travers l’imagerie 3D. Le plus impressionnant est sans doute cette salle où les quatre murs sont recouverts d’écrans qui reconstituent tour à tour les plus grandes villas pompéiennes, sous la pluie ou par beau temps, provoquant une immersion totale.

Ces activités sont d’autant plus intéressantes qu’elles rendent compte de la pointe des recherches archéologiques et historiques, vulgarisées ici de manière réellement interactives. Outre les expériences visuelles et auditives nées des découvertes de l’archéologie, on trouve aussi des espaces où il est possible d’approfondir ses connaissances de la période : une table recouverte d’un écran holo screen permet d’attraper au vol un des mots défilants ( « armée », « mode », « école », etc…), qui vient aussitôt se dérouler obligeamment devant soi à travers un article illustré sur le sujet.

Le métier d’archéologue n’est pas en reste : soulignant l’importance trop souvent ignorée de l’archéologie sous-marine, un triple écran plonge le visiteur sous l’eau pour restituer le lent passage du nymphée de Baia – un sanctuaire aux nymphes – de son état originel à ses ruines actuelles. Dans une minuscule galerie plongée dans le noir, on peut aussi observer, en images de synthèses filmées à la première personne, ce que voyaient les premiers découvreurs des vestiges d’Herculanum, à savoir d’innombrables galeries de boue d’où sort, de temps à autres, un bout de colonne ou de mosaïque.

En un mot comme en cent, vous l’aurez compris, ce musée m’a enthousiasmée. Une vulgarisation intelligente, qui met à la portée de tous les dernières découvertes scientifiques en utilisant les nouvelles technologies, tout en rendant compte du processus de recherche, voilà une idée enviable… Que l’on ne peut s’empêcher de comparer au vaste projet national d’une maison de l’histoire aussi passéiste qu’à côté de la plaque. Mais je ne vais pas plus loin, on pourrait m’accuser de radoter.

En savoir plus sur l’archéologie virtuelle:

 Un article du Courrier international sur la question
La page Facebook « Archéologie virtuelle »

Le site du musée

Une vidéo sur la réalité augmentée à l’abbaye de Cluny (signalée par @ccoutron)

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