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Archive for février 2011

Le 18 février, un arrêté du ministère de la Culture vient de mettre fin à la carrière d’Isabelle Neuschwander en tant que directrice des Archives Nationales. Que sa résistance au projet gouvernemental d’y installer la Maison de l’histoire de France ait joué ou non dans ce renvoi brutal, la nouvelle directrice, Agnès Magnien, devra tenir compte dans ses missions de la participation de l’équipe des Archives à la bonne marche du projet. Retour sur la polémique.

 

Le 12 septembre 2010, Nicolas Sarkozy effectuait une visite en famille dans la vraie grotte de Lascaux – réservée en temps normal à un petit nombre de chercheurs internationaux – commentée par la conservatrice Muriel Mauriac en personne. Cette visite fut tellement instructive que notre Président offrit à la presse en sortant de la grotte ce commentaire fulgurant, cette lumineuse impression :

“Le brave néandertalien avait parfaitement compris qu’ici, c’était plus tempéré qu’ailleurs, qu’il devait y avoir du gibier, qu’il faisait beau et qu’il y faisait bon vivre.”
Oui oui oui.
(Rappelons, pour goûter tout le sel de la chose, qu’au moment où l’homme de Cro-Magnon réalisait ces merveilles, celui de Néandertal avait disparu de la surface de la terre depuis déjà quelques bons millénaires.)

Or, il se trouve que Nicolas Sarkozy a justement profité de ce vibrant hommage rendu à la préhistoire pour annoncer que la Maison de l’histoire de France serait installée aux Archives nationales. L’homme de Cro-Magnon – ou de Néandertal – serait-il Français ?

 

Depuis  l’annonce de cette volonté de créer une Maison de l’histoire de France, les débats, les interviews et les tribunes n’ont cessé de pleuvoir, créant dans le milieu historien une polémique bien compréhensible.
Nécessaire, aussi. Car ce projet s’inscrit dans le cadre du retour inquiétant du débat sur l’identité nationale. L’enjeu exprimé est de lutter contre des mémoires éclatées pour retrouver une véritable unité de l’histoire nationale. Du lisse, du linéaire, du facile à comprendre : du rassurant.  De par son  intitulé même, mais aussi par les textes et directives qui en sont à l’origine, elle colporte une vision archaïque de « l’âme de la France » et de la grandeur nationale. Vous ne rêvez pas, les termes « âme de la France » ont bien été prononcés. A l’heure où la recherche historique a démontré maintes et maintes fois l’artifice du roman national, les processus de sa genèse autant que de sa diffusion sous la IIIe République, le retour à une vision essentialiste de la France semble pour le moins aberrant. Aberrant, mais aussi dangereux, puisqu’encore une fois, ce retour s’inscrit dans une action politique qui a déjà suffisamment montré sa xénophobie latente.
Le fait que ce projet coûte une somme vertigineuse alors que les postes de professeurs ne cessent d’être supprimés, que les bourses de recherche soient distribuées au compte-goutte et que les chercheurs doivent se battre pour obtenir des subventions ne fait qu’ajouter à l’ubuesque de la situation.

 

Par ailleurs, depuis un mois ou deux, un nouveau pan de cette polémique s’est ouvert suite à la nomination au comité d’orientation scientifique de cette maison de l’histoire de plusieurs historiens traditionnellement orientés à gauche. Fidèle à sa stratégie d’ouverture, parfaite illustration du dicton « diviser pour mieux régner », Nicolas Sarkozy entend ainsi dissoudre la polémique, comme il l’a exprimé dans de récents propos : « Pour moi, c’est le seul objectif que je poursuivrai (…) on aura gagné le jour où vous vous serez approprié cette maison de l’Histoire et, donc, qu’elle vive avec le plus d’ambition possible »

Dans la liste du comité figurent ainsi, parmi bon nombre d’historiens reconnus, la directrice du musée de Cluny, Elisabeth Taburet-Delahaye, qui s’était publiquement opposée au projet, et Pascal Ory. Ce dernier, dont j’ai eu l’occasion de suivre les cours à la Sorbonne, est pourtant un historien traditionnellement orienté à gauche. Il justifie sa décision dans cette tribune du Monde. Gérard Noiriel, l’un des chefs de file de l’opposition à la création d’une Maison de l’Histoire,  revient sur cette tribune dans un style pour le moins virulent. Son parcours lui confère une légitimité certaine : pionnier de l’histoire de l’immigration en France, il est membre du comité scientifique de la Cité nationale sur l’histoire de l’immigration avant d’en démissionner en mai 2007 contre la création du sulfureux ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire.
Sans attaquer, comme le fait Noiriel, les travaux de Pascal Ory qui ont contribué à forger et à diffuser la notion d’histoire culturelle, on peut tout de même légitimement s’étonner de son acceptation. Que la présence d’historiens sérieux, voire sensibles au valeurs de gauche, permette d’atténuer les dégâts est évidemment souhaitable. Mais même au cas hypothétique où ils y parviendraient, l’instrumentalisation semble de fait inévitable, puisque leur seule présence cautionne ce projet et permet de lui donner une apparence de légitimité scientifique.

 

Or, dans l’immédiat, l’orientation scientifique du projet ne laisse rien présager de bon. Une « galerie chronologique » est prévue qui laisse craindre une vision ridiculement dépassée de l’histoire (pour ça, nous avons déjà le musée Grévin), et surtout une récupération idéologique de figures nationales.
Pourtant, une maison de l’histoire aurait pu être un apport extrêmement positif  au paysage muséographique français, si seulement elle avait mis en avant les problématiques réelles, dans leur diversité, de ce qu’est aujourd’hui la recherche historique. Cette recherche française et internationale offre un panorama passionnant par sa capacité, justement, à se libérer des carcans nationaux ou gouvernementaux et à penser le passé qui est les nôtre, plutôt que de chercher à le figer dans le marbre en le glorifiant suivant l’utilité politique du moment.

Le pauvre Guy Môquet a suffisamment montré l’exemple pour que l’on puisse légitimement s’inquiéter de l’institutionnalisation d’une vitrine de l’identité nationale. Espérons qu’il n’en soit pas ainsi.

 

Pot-pourri des débats et tribunes sur le sujet :

« Le musée de l’histoire rance », par Nicolas Offenstadt.

« Que faut-il mettre dans la nouvelle maison de l’histoire de France ? », entretien audio avec Nicolas Offenstadt et François Reynaert.

Une série d’interviews vidéo d’historiens opposés au projet,  sur passion-histoire.

Contre une histoire « de France », par Cavanna qui y met joyeusement son grain de sel.

« La Maison de l’histoire ne participe pas du sarkozysme », interview de Jean-Pierre Roux, historien à la tête du comité d’orientation scientifique.

« La Maison de l’histoire de France n’est pas un brûlot de propagande », interview de Frédéric Mitterrand

« La Maison de l’histoire de France, essai de socio-histoire d’un projet », par Isabelle Backouche

 

Et le meilleur pour la fin : l’annonce d’un débat à l’EHESS sur le sujet le 30 mars prochain, qui promet d’être palpitant.

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Quelques mots pour signaler un joli projet, qui a vu le jour à l’été 2008, quelque part en Italie : MEMORO, la « banque de la mémoire ».

 

Point de banque en réalité, mais bien une vidéothèque en ligne, qui s’est donnée pour but de récolter à travers l’Italie d’abord, puis le monde entier, la mémoire de nos grand-parents.
Le principe est simple : interviewer une personne âgée, la laisser libre dans son espace de parole, puis en réaliser des extraits afin de les rendre accessibles par catégories : « seconde guerre mondiale », « guerre d’Algérie », « éducation des filles », pour ne citer que quelques sujets touchant à l’histoire. Ici une femme raconte l’ambiance foisonnante des puces de Clignancourt dans les années 50. Là, une autre raconte encore émue comment, petite fille, elle a entendu des rires au passage d’une femme venant d’être tondue.

La collecte se fait de deux manières : soit les créateurs du projet sillonnent diverses régions en scooter pour recueillir de nouveaux témoignages, soit la cueillette est laissée à l’initiative… de chacun d’entre nous. Pour participer, il suffit de filmer ses grand-parents, ou une personne âgée de son entourage, et de télécharger la vidéo sur le site où elle sera ensuite visionnée puis découpée en différents extraits.

Je ne sais pas exactement si tous les témoignages arriveront nécessairement en ligne, j’imagine que cela doit prendre un temps considérable (la France n’a pour l’instant qu’assez peu de vidéos disponibles), mais quoiqu’il en soit, je trouve le projet passionnant.
Mettre à la disposition de tous des récits de centaines voire de milliers de personnes différentes, et ce dans de plus en plus de pays, ne peut qu’intéresser l’historien ou l’amateur d’histoire.

 

… A condition, toutefois, de prendre quelques précautions. C’est d’ailleurs je pense ce qu’il manque au site : une page explicative sur la notion même de mémoire, pour éviter tout risque de confusion avec une quelconque démarche pédagogique.

Soyons clairs : le témoignage peut et doit servir de support, si tant est qu’il passe par le filtre d’une analyse historique, qui commence par quelques évidences toujours bonnes à rappeler :

 

– Le témoin n’est pas neutre.
– Le témoin n’est pas omniscient.
– L’absence d’anonymat, la présence de l’interviewer – à plus forte raison s’il est de la famille du témoin – peuvent provoquer une part d’ autocensure ou de travestissement de la vérité.
– Par ailleurs si, comme ici, il y a un écart de temps considérable entre le moment du témoignage et son objet, il faut garder à l’esprit que la lecture que le témoin fait des évènements qu’il retrace peut être influencée par connaissance de ce qui en a découlé, ou même le regard porté aujourd’hui par la société sur ces évènements. 

 

La mémoire n’est pas l’histoire, ce sont deux domaines qu’il est capital de conserver distincts. En caricaturant un peu, on pourrait dire que la mémoire est subjective, partielle, émotionnelle, tandis que l’histoire se veut  objective, omnisciente et rationnelle. Alors même qu’elle traite de sujets émouvants ou fantaisistes, elle se doit se rester analytique. Histoire et mémoire sont toutes deux nécessaires, Pierre Nora l’a brillemment rappelé en faisant de la mémoire collective un objet d’étude historique dans les Lieux de mémoire. Mais seule l’histoire permet de comprendre, d’expliquer, de mettre en perspective, sans quoi l’on risque de voir resurgir le spectre du roman national.

J’ai beau m’être un tantinet écartée du chemin, je n’en pense pas moins : en gardant cette distinction à l’esprit, Memoro est un merveilleux outil de recherche et de voyage à travers les mémoires.
La vidéo d’ailleurs rend compte de regards, d’expressions, d’accents qui seraient restés inaccessibles au témoignage papier, et permet d’aborder un sujet ou une époque sous un angle fabuleusement riche : celui des hommes et des femmes qui les ont vécus.

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