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Archive for janvier 2011

La découverte sidérée dans cet article de blog du guide de savoir-vivre écrit par Barbara Cartland m’a replongée dans l’un de mes plus vieux vices cachés : les traités de bonnes manières.

Je ne m’attends pas à faire comprendre à mes béotiens de lecteurs – heureusement pour eux, diront les mauvaises langues – le plaisir raffiné de se pencher sur des questions essentielles telles que la manière dont vos enfants devraient parler aux domestiques, ou de dresser un plan de table selon qu’un cardinal, une vieille duchesse ou un chef d’État sont de la partie.

Cependant au-delà du potentiel humoristique prononcé, l’étude des bonnes manières et de leur histoire peut présenter une source d’intérêt indéniable. D’ailleurs tenez-le vous pour dit, je compte bien en décortiquer quelques uns ici de temps à autres.

Quelle est la part dans le savoir-vivre de marque d’appartenance à un milieu, de formatage social ou simplement de régulation du vivre-ensemble ? Les manuels sont innombrables, et diffèrent selon leur but et leur destination. Un guide nobiliaire du début du XXe traitant des 1001 moyens de ne pas couper sa salade n’aura pas le même usage qu’une brochure à quelques sous de la bibliothèque bleue enseignant à ne pas se moucher à table, même si l’on reste dans la même logique.

Comme le rappelle Lise Andries en citant Norbert Elias, « ce furent d’abord les personnes d’un rang social supérieur qui exigèrent des individus socialement inférieurs ou éventuellement de leurs pairs un contrôle plus rigoureux des pulsions ou un refoulement de l’affectivité. »
Tout est là : savoir tenir son rang.

A tel point que Lise Andries achève son article par une affirmation de Charles Nisard qui appellerait pour le moins à être discutée : « Les révolutions qui ont déchiré la France et transformé nos mœurs ont confondu toutes les différences qui distinguaient  entre eux les membres de l’ancienne société française, ce qui tendait à régler les rapports des uns avec les autres est désormais devenu inutile. L’égalité a tué la civilité. »

On pourrait penser au contraire que dans une société où n’étant plus soumis à un rapport de domination, chacun est l’égal de l’autre, la civilité est plus que jamais cruciale. Mais d’autres questions se posent, comme l’abandon de la galanterie ou le rapport à la liberté d’une politesse qui repose, par définition, sur le conformisme.


Que deviendrait la politesse dans une société anarchiste ? Vous avez deux heures.

(à toutes fins utiles, rappelons que police et politesse n’ont pas, contrairement aux apparences, la même étymologie.)

Approfondir :
« Les manuels de savoir-vivre de la bibliothèque bleue », Lise Andries

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Après-demain 21 janvier, vous aurez le choix entre vous rendre à la basilique de Saint-Denis écouter une messe  en présence de Son Altesse Royale le prince Charles Emmanuel de Bourbon Parme, et déguster, une fois n’est pas coutume, une tête de veau.

 

La raison de cette bizarre alternative ? Les commémorations respectives de l’exécution de Louis XVI par les royalistes et les républicains.
Au passage,  son acte de décès, dont  les lieux de naissance et de résidence sont particulièrement savoureux.

  • « Du lundi 18 mars 1793, l’an Second de la République française. Acte de décès de Louis CAPET, du 21 janvier dernier, dix heures vingt-deux minutes du matin ; profession, dernier Roy des Français, âgé de trente-neuf ans, natif de Versailles, paroisse Notre-Dame, domicilié à Paris, tour du Temple ; marié à Marie-Antoinette d’Autriche, ledit Louis Capet exécuté sur la Place de la Révolution en vertu des décrets de la Convention nationale des quinze, seize et dix-neuf dudit mois de janvier (…). »

 

Lys et basilique

Le 21 janvier, donc, les légitimistes se réunissent à la basilique Saint-Denis à l’occasion d’une messe et d’une prédication, pour rendre hommage à leur souverain déchu. Le prince qui sera présent demain, lointain descendant de Louis XIV de la branche des Bourbon d’Espagne, est d’ailleurs le président d’honneur des associations « Louis XVI » et « Mémorial de France à Saint-Denys ». Il a notamment eu la délicatesse de porter plainte en 2008 contre l’exposition Jeff Koons au château de Versailles, en raison notamment de son « caractère pornographique affiché« . Tout à fait.

 

Cochonnailles révolutionnaires

Mais revenons à cette bonne vieille tête de veau. D’où vient-elle, au juste ?
Après quelques pérégrinations sur la toile, j’ai trouvé sur Gallica (Louée soit Gallica !) un pamphlet de Romeau : La tête ou l’oreille de cochon, de 1794. Pour mieux éradiquer les  anciennes fêtes religieuses, il propose l’instauration de traditions nouvelles, comme une bastille en pâtisserie pour le 14 juillet, et surtout, le 21 janvier, une tête ou une oreille de cochon.
Pierre-François Palloy (le petit malin qui a revendu les pierres de la Bastille ) aurait ainsi participé à des banquets républicains, parmi tant d’autres, jusqu’à la Restauration… où il reçu l’Ordre du Lys.

Le choix de la tête de cochon farcie n’a rien d’étonnant, dans la mesure où Louis XVI était assimilé dans les caricatures à cet animal depuis quelques années déjà.
En revanche, le passage de la tête de cochon à la tête de veau est plus problématique, même si l’hypothèse anglaise semble la plus probable.

 

Remember !

En effet, Romeau suggère que chaque patriote « imite les patriotes Anglais qui, le jour de la décollation de leur roi Charles II (sic) , ne manquent jamais de manger une tête de veau. » Il s’agit bien sûr en réalité de Charles Ier, décapité lors de la première révolution anglaise le 30 janvier 1649.

Dans l’Éducation sentimentale, l’origine anglaise revient dans la bouche de Deslauriers devenu vieux :

  • « Frédéric poussa un cri de joie, et pria l’ex-délégué du Gouvernement provisoire de lui apprendre le mystère de la tête de veau.
    – C’est une importation anglaise. Pour parodier la cérémonie que les royalistes célébraient le 30 janvier, des Indépendants fondèrent un banquet annuel où l’on mangeait des têtes de veau, et où on buvait du vin rouge dans des crânes de veau en portant des toasts à l’extermination des Stuarts. Après Thermidor, des terroristes organisèrent une confrérie toute pareille, ce qui prouve que la bêtise est féconde. »

On peut donc au moins être certains d’une chose : en 1869, quand Flaubert publiait l‘Education Sentimentale, la tête de veau avait déjà remplacé celle de cochon. Et si jamais quelqu’un a de plus amples informations, la porte des commentaires est grande ouverte.

 

Le fait que ces traditions aient, d’un côté comme de l’autre, encore cours aujourd’hui rappelle s’il est besoin à quel point l’évocation de la Révolution demeure un sujet chatouilleux… au moins chez les amateurs d’histoire et de politique.
Ceci dit, pour ma part, j’ai l’estomac sensible et ne pousse pas la dévotion révolutionnaire jusqu’au sacrifice culinaire, même si le cœur y est. Mais pour les autres, quelques banquets républicains fleurissent un peu partout en France… y compris, parait-il, non loin de la Sorbonne.

 

Sources et références

« Du « Roi-père » au « Roi-cochon » », excellent article d’Annie Duprat sur les caricatures de Louis XVI.
La tête ou l’oreille de cochon

Confrérie Rochelaise de la tête de veau
Association Louis XVI
La lettre de Charles-Emmanuel à Sarkozy pour protester contre Jeff Koons

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Ce qu’il y a de merveilleux avec la recherche historique, c’est que les sources de divertissement -et par là même, de procrastination – sont omniprésentes. Au détour d’une journée en bibliothèque, je suis tombée sur l’indispensable  Instruction à l’usage des grandes filles, pour être mariées.

Quelques mots d’abord sur le texte en question, qui vient de la Bibliothèque bleue, de petits livres à la mauvaise couverture bleue que l’on pouvait acheter, du XVIIe au XIXe siècle, auprès du colporteur quand il passait au village.  Souvent recyclés d’anciens best-sellers, on pouvait aussi bien y trouver des romans de chevalerie que des livres d’interprétations des rêves, des manuels de savoir-vivre ou encore des contes de fées.
Quant à cette brochure, elle date probablement de 1715, et était destinée à un public populaire. La forme dialoguée, par exemple, est un outil de vulgarisation souvent utilisé.

Apprenons donc sans plus tarder comment marier ses filles pour les nuls :

 

  • Demande. – Quel est le Sacrement le plus nécessaire aux grandes Filles ?
    Réponse. – C’est le Mariage.
  • D. – A quel âge doit-on marier les filles ?
  • R. – Selon comme elles sont belles.
  • D. – Les plus belle, à quel âge faut-il les marier ?
  • R. – C’est ordinairement à seize ou dis-huit ans.
  • D. – Pourquoi à cet âge ?
  • R. – De peur qu’il arrive quelque inconvénient à leur honneur.
  • D. – Mais celles qui ne sont pas belles, à quel âge faut-il les marier .
  • R. – Aussitôt que les garçons les demandent, pour ne pas perdre la bonne occasion.

 

Résumons : il faut marier tôt les jolies filles de peur qu’elle ne s’en aillent rouler dans une meule de foin avec le premier maraud venu, et les laiderons plus tôt encore, histoire de s’en débarrasser… Imparable.
Passons maintenant aux choses sérieuses : les divers moyens de se procurer un Amant. (un futur promis, donc, pas un maraud quelconque. Suivez un peu.)

  • R. – Premièrement, il faut avoir la sagesse & la modestie ; secondairement être bonne ménagère & bien actionnée à son occupation & à son travail, troisièmement, être bien propre dans ses habillements, dans son linge & dans sa chambre, quatrièmement, ne pas s’aviser de porter plus que son état le permet, car c’est un moyen de les renvoyer plutôt que de les attirer.

Honni soit le bling-bling. Amen.

Pour parachever le tableau, ajoutons que la jeune fille doit éviter devant son amant « les paroles hardies & peu respectueuses, de peur de le fâcher », « être toujours de bonne humeur, principalement devant lui », et surtout ne jamais au grand jamais « rire le long des rues avec beaucoup d’éclat, car cela fait voir que c’est une évaporée. »

Mesdemoiselles, vous êtes prévenues.

Sources : La bibliothèque bleue – Littérature de colportage de Lise Andries et Geneviève Bollème, Robert Laffont, 2003

 

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Quelques mots pour signaler l’excellent article d’Agnès Giard, « Faut-il brûler les nymphomanes ? » (Attention, passages choquants), qui traite de l’histoire de la nymphomanie et de la crainte qu’elle a pu générer.
En fait, il s’agit plutôt de la relation au désir féminin, puisque la nymphomanie est une  invention créée de toutes pièces par les médecins du XVIIIe et  XIXème, comme l’auteure le rappelle dans cet autre article.

Cette horreur face à un appétit sexuel féminin librement exprimé, considéré comme nécessairement anormal, a produit des atrocités dont le manuel La nymphomanie ou traité de la fureur utérine (1788) n’est pas pas la moindre. Des extraits d’ouvrages médicaux évoquant des sévices exercés dans un but curatif sur de très jeunes filles sont également cités dans l’article.


Fureur
. Égarement, passion, agitation violente, démesure. Un vocable très habile qui prive par essence la femme incriminée de ses facultés de jugement et de son statut de sujet, à l’instant même où elle entend sortir du rôle de docile poupée de porcelaine qui lui a été attribué.
Tout comme les romans corrompaient l’imagination des jeunes filles, la fureur utérine les possédait en les sortant d’elles-mêmes. Commode moyen d’évacuer tout élément frondeur qui ose désirer plutôt que de se contenter de recevoir, agir plutôt que demeurer sagement passif.

Le déni de sens est décidément un outil formidable, qui a encore de beaux jours devant lui.

 

Edit : Nouvel article d’Agnès Giard qui fait suite au précédent en citant différents cas de nymphomanie. Le cas de Mme B. serait presque cocasse s’il n’était aussi triste. D’autres sont pires encore : « Terrifiant témoignage que celui de cette victime qui, passant d’un médecin à un autre, se fait amputer de plusieurs parties de son corps pour essayer de guérir de ses orgasmes. »

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Je voudrais parler aujourd’hui d’un autoportrait par le détour, de la démarche incroyable d’une illustre aventurière, la Castiglione, qui a passé sa vie entière à se faire photographier.


Fille unique d’un marquis italien, mariée à 16 ans et mère à 18, la Contessa Virginia di Castiglione part en mission vers Paris quelques semaines après ses couches, pour plaider la cause de l’unité italienne auprès de Napoléon III. En un battement de cils, elle devient la maîtresse de l’Empereur et l’idole de la Cour.

 

L’ambassadrice

Si l’on a fait appel à elle en particulier, c’est que la Castiglione était la cousine de Cavour, président du conseil piémontais et grand partisan de l’unification, ainsi que l’intime du roi de Piémont-Sardaigne Victor-Emmanuel II. L’appui de la France leur est indispensable pour s’opposer aux Autrichiens, qui contrôlaient une partie des territoires italiens. Menant une politique résolument anticléricale, Cavour peut espérer l’amitié d’un Napoléon III favorable à l’unité, une amitié qui ne pourra que se trouver renforcée par l’envoi d’une ambassadrice de choc.
En 1858, la liaison de la jeune Comtesse et de l’Empereur aboutit à la signature de l’alliance franco-sarde, qui permettra à Victor-Emmanuel de chasser l’Autriche et ses alliés de la péninsule pour unifier l’Italie à son profit.

Après sa rupture avec l’Empereur la même année, elle retourne en Italie, avant de se fixer définitivement en France en 1861. Ses talents d’ambassadrice ne seront cependant pas oubliés puisqu’en 1870, pendant la guerre franco-prussienne, Napoléon III vaincu lui demandera à son tour d’aller plaider la cause de la France auprès de Bismarck.

 

La courtisane

A Paris, sa beauté, son charme, son insolence et son intelligence acérée font sensation.
Séparée de son mari suite au scandale causé par le double adultère que constituait sa liaison impériale, elle se retrouve, à 20 ans, libérée des chaines conjugales. L’aura de son succès lui ouvre les portes des plus grands salons d’Europe et suscite l’intérêt des peintres ainsi que des photographes.
Pierre-Louis Pierson en particulier, le photographe de la Cour, entame avec elle une collaboration qui va durer près de … quarante années.

 

La démarche artistique

C’est là que prend naissance le pan artistique de la vie de cette femme.
De 1856 jusqu’en 1895, soit cinq ans avant sa mort, la Castiglione va réaliser avec l’aide de Pierson près de 500 photographies d’elle-même.
Au-delà du narcissisme exacerbé, on peut parler véritablement de démarche artistique dans la mesure où c’est elle, et non le photographe, qui fixe chaque aspect du cliché à venir : la tenue, le geste, l’expression, l’angle de prise de vue, le titre, et jusqu’à la forme finale – portrait, carte de visite ou agrandissement peint .
Elle se sert de la photographie comme quête et comme langage. Vengeance provocatrice pour se rire d’un scandale, expression du deuil lors de la perte de son fils, ou encore auto-fétichisme par l’exhibition de son corps morcelé, chaque cliché donne à voir l’image d’un portrait de soi mis en scène avec brio.

A la chute du Second Empire, la Comtesse ne se retrouve plus dans la IIIème République naissante et s’isole. Vieillie prématurément,  neurasthénique, elle met en scène une dernière folie en s’effaçant du monde : les miroirs de ses appartements sont voilés, et elle ne sort plus qu’à la nuit tombée pour éviter les regards des passants.
Et pourtant, elle continue de se faire photographier.

Les séances avec Pierson persistent, malgré la perte de ses dents et de ses cheveux. La Castiglione exhibe sa déchéance et la théâtralise. A travers des robes toujours plus extravagantes, des rôles toujours plus grandioses, elle joue à se faire autre, tout en ne cessant de marteler l’image obsédante de sa beauté défunte.

 

 

 

Mythe et réhabilitation

Si de déesse du Second Empire, la Castiglione devient mythe et ressort de l’oubli dans lequel elle avait sombré à la fin de sa vie, c’est en partie grâce à la fascination d’un homme : le comte Robert de Montesquiou. Dandy amateur d’avant-garde, collectionneur, illustre figure du Paris fin de siècle, il rachète lors de la vente de sa succession 434 photographies, ainsi que des objets lui ayant appartenu, parmi lesquels un moulage de ses jambes. En 1913, il en publie même une biographie, La Divine Comtesse.

Rien d’étonnant à cela… Tant par son parcours que par son obsession pour la mise en scène de soi, la Castiglione ne serait-elle pas une préfiguration féminine du dandysme ?

Aujourd’hui, la Comtesse est enfin reconnue en tant qu’artiste à part entière. Plusieurs études et biographies été consacrées, ainsi surtout que deux expositions au Metropolitan Museum en 2000 et au Musée d’Orsay au début de l’année dernière.
Dans son essai The legs of the Countess, l’historienne américaine Abigail Solomon-Godeau propose une lecture freudienne de son narcissisme.
Sa démarche artistique, surtout, est comparée à celle de photographes comme Claude Cahun ou plus récemment Cindy Sherman, qui fouillent en elles-mêmes et dans le monde qui les entoure par la démultiplication de soi au travers d’innombrables mises en scène.

Faut-il ne voir en elle, comme Nathalie Léger, qu’une femme dont « l’existence ne tient qu’à sa forme » ?  Cette formule lapidaire appelle à interroger  dans des études futures la riche étrangeté d’une œuvre qui est sans doute tout à la fois stratégie d’auto-promotion, langage artistique et quête de soi.

 

 

 

 

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