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Une fois n’est pas coutume, cet article et le suivant seront deux approches différentes d’un  même thème : les apaches. Regard extérieur et regard interne, gendarme et voleur, hantise et connivence. Mais je n’en dis pas plus.

Le regard d’un criminologue de 1910

Il n’est pas question ici, vous l’aurez compris, des tribus qui arpentaient le sud-ouest des terres devenues les États-Unis, mais d’un groupe social qui défraya la chronique parisienne des années 1900.

Des bandes de jeunes à eux tout seuls, depuis les gamins jusqu’aux jeunes hommes, vivant de petite et de grande délinquance et qu’un médecin, Dr Lejeune, présente en ces termes :

L’apache est essentiellement un être valide et bien portant, n’exerçant aucun métier avouable, mais vivant par suite aux dépens d’autrui en commettant les délits nécessaires pour assurer son existence le plus largement possible.

Cet ouvrage écrit en 1910, déniché lors d’une énième virée à la Bnf, porte le doux nom de Faut-il fouetter les « apaches » ? la criminalité dans les grandes villes. Jusqu’ici, cet amoureux de l’ordre et de la justice reste d’une sobriété exemplaire. Mais au bout de quelques pages, le Dr Lejeune se lâche, et ce n’est pas beau à voir. Lisez plutôt :

Les apaches constituent essentiellement une collectivité d’un ordre inférieur vivant au milieu et aux dépens d’une population d’une mentalité plus civilisée. On rencontre de tout chez les apaches : d’honnêtes gens dévoyés, des intellectuels roulés au ruisseau, des bandits intelligents et parfois pourvus de facultés supérieures; mais ce sont là des exceptions isolées, très isolées même, et, dans l’ensemble, l’apache est forcément un être dégénéré, un produit régressif de l’activité humaine, un homme directement opposé à l’instinct de sociabilité perfectible qui constitue la base de notre civilisation moderne.

On l’a vu, le Dr Lejeune n’aime pas le désordre, et encore moins les « déchets de l’humanité ». Pour lutter contre cette forme spécifique de criminalité, heureusement, le Dr Lejeune a une idée.

Les passer au karcher ? Mieux que ça.

En homme sensible et attentif à son lectorat, il met en garde le public de ne pas « se laisser émouvoir par des scrupules inopportuns en présence de la parfaite absence de sens moral propre aux apaches. » On aura été prévenus.

Pendant plusieurs chapitre, il développe l’échec des méthodes répressives utilisées à l’époque, et introduit peu à peu sa théorie visant, pour le plus grand bien de l’humanité, à infliger le maximum de souffrance avec le minimum de dégâts : la « flagellation pénitentiaire ». Je vous passe les détails, croyez-moi, vous n’avez pas envie de savoir.

Tribu et attributs

D’où vient cet accès de sadisme bien-pensant ?
D’une peur certaine, il faut bien le dire, amplifiée – oui, déjà – par la presse, que suscite la figure de l’apache. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison qu’on l’assimile ainsi au mythe de l’indien sauvage et sans pitié. Certains de ses attributs deviennent même emblématiques, artefacts prêt à l’emploi dans la fabrique médiatique d’un stéréotype. Casquette, foulard rouge, couteau à la ceinture : l’apache est né.

De fait, les apaches apprécient les beaux vêtements. Chaussure vernies, lustrine, foulards, couleurs chatoyantes… Gosses du peuple, l’arrivée d’argent facile leur permet d’accorder un soin à leur tenue que leurs détracteurs jugent quasi féminin. Que l’on ajoute l’idée de mollesse associée au refus du travail, et la dégénérescence évoquée par notre cher docteur ne tarde pas à pointer son nez. Souvent un peu anarchistes, toujours marginaux, ils défient avec morgue l’ordre moral du tout début du siècle.

Bien qu’il soit tentant de les trouver sympathiques, ce ne sont certes pas des anges pour autant. Des bandes de gamins des rues volant à l’étalage jusqu’aux violences, aux meurtres et au proxénétisme institutionnalisé de leurs aînés, on  est confronté à une criminalité juvénile de degrés très divers, qui peut aussi bien évoquer  Gavroche qu’Orange mécanique.

Si ces bandes sont constituées essentiellement de jeunes, c’est que comme le souligne Michelle Perrot,  leur statut d’apaches n’est souvent pas éternel :

Autour d’un «noyau dur» s’agglutine un entourage de «flottants» qui s’attachent ou quittent ce noyau au gré des circonstances. Beaucoup de jeunes, en effet, ne sont que des marginaux provisoires. L’apacherie (le terme apparaît dès avril 1908 dans le Larousse mensuel illustré comme synonyme « de réunion d’individus sans moralité ») est pour eux une aventure de jeunesse, un rite de passage avant de se ranger et d’accepter les normes de la vie adulte.

Dans une société où la place des adolescents mâles reste floue, les apaches incarnent à la fois le péril jeune et la hantise des classes dangereuses. Je me demande d’ailleurs si les vêtements clinquants et l’oisiveté ne peuvent pas être perçus comme autant de signes, fussent-il dérisoires, d’une volonté de s’approprier les privilèges de l’élite en détournant leurs codes. Face à l’ouvrier condamné à la misère et au bourgeois que l’on dépouille, les apaches ont choisi, dans leur course éphémère contre la maison de correction, la prison ou la guillotine, la liberté de la déviance.

En savoir plus:
Iconographie
Chroniques du Paris apache (1902_1905), Jean-Jacques Yvorel
« Dans le Paris de la Belle Epoque, les « Apaches », premières bandes de jeunes »,  Michelle Perrot

Le château de Versailles est à lui seul un objet de recherche, étudié depuis des lustres tant par les historiens que par les historiens de l’art.
Et pourtant…

Pourtant, lors de la grande restauration de la galerie des Glaces de 2004-2007, les conservateurs ont eu la surprise de taille de découvrir, représentée au-dessus d’un chapiteau… une armure de Samouraï. A laquelle personne, étant donné la hauteur de plafond et l’assombrissement des fresques par la crasse accumulée au fil des ans, n’avait prêté la moindre attention.

 


Qu’est-ce qu’un Samouraï a bien pu venir faire à Versailles, me direz-vous ? Eh bien, le plus curieux dans cette ô combien curieuse affaire est que malgré toutes les recherches des spécialistes, il n’ait été trouvé aucune trace de la venue d’une ambassade japonaise, ni même la moindre mention de l’armure ou de la fresque.

Les conservateurs, qui comme vous pouvez vous en douter, n’en croyaient pas leurs yeux, se sont dépêchés de mener l’enquête et ont fini par retrouver au musée de l’armée une armure de Samouraï, dont les couleurs correspondaient parfaitement à celle de la peinture. Selon les experts du musée, on trouve effectivement des traces de l’amure sous Louis XIV. En revanche et à leur propre surprise, impossible de retrouver l’origine de l’acquisition de l’armure. Une fois encore, le vide abyssal.

A ce jour, aucun indice ne permet donc d’expliquer la présence de cette armure au musée, ni à plus forte raison la raison de sa représentation dans la galerie des glaces.
Cela viendra, sans doute. Mais d’ici là, les historiens devront céder la place aux brodeurs d’histoires…

Source : Nicolas Milovanovic, conservateur en chef au château de Versailles, au cours d’une conférence intitulée « Les peintures de la galerie des Glaces et des appartements royaux : l’iconographie du pouvoir », cet après-midi même, dans le cadre d’un séminaire de l’EHESS.
Edit (avril 2012) : Un généreux contributeur vient de m’envoyer la photographie de la peinture, prise durant la restauration de 2004-2007. Ladite restauration ayant été financée par l’entreprise Vinci, cette dernière avait mis en ligne un site internet présentant des photographies dont l’ensemble reconstituait une vue exhaustive de la voute.

Dans l’émission de cette semaine des Lundis de l’histoire, Roger Chartier fait état d’un authentique pacte avec le diable, rédigé en 1738 et récemment exhumé par Ulrike Krampl des archives de la Bastille.

Le voici, pour vous, dans son intégralité.

 

 

Par le présent traité que je fais et contracte avec toi, je m’engage et promets t’appartenir et être à toi du jour que j’aurai signé le présent traité, pour ta sûreté et garantie, de même que tu m’en signeras un semblable, de ton nom, pour ma propre sûreté et garantie. Du dit jour, à l’espace de vingt-cinq années, lesquelles années seront composées de trois-cent soixante et cinq jours, de douze mois, les mois de trente ou trente-et-un jours, les jours compris la nuit de vingt-quatre heures, les heures de soixante minutes. Ce que tu exécuteras et accompliras sans tromperie ni illusion, sans quoi mon présent traité sera nul. A condition et moyennant que tu me fourniras, produiras, donneras, apporteras dans ce lieu sans tromperie ni illusion la somme de trois cent mille livres soit en or ou en argent, espèces fabriquées de main d’homme, valables et courantes dans les états du roi de France, où je me trouve aujourd’hui, en joignant de prendre cette somme dans le fond de la mer, ailleurs où bon te sembleras, sans faire tort quelconque à mon prochain, sans quoi mon traité sera nul.

 

On voit que l’initiateur de ce contrat, un maître de langues habitant Paris, a voulu rivaliser de ruse afin de parer à toute éventualité (lorsqu’on tracte avec le Malin, n’est-ce pas…).

De fait, il aurait mieux fait de se méfier non pas du Prince des Ténèbres mais d’un cuisinier surnommé Lacoste, celui-là même qui lui a conseillé de nouer ledit pacte, en lui soutirant au passage une confortable somme d’argent. Un magicien autoproclamé qui, selon le commissaire de police chargé de l’enquête, « abuse les esprits crédules et simples ». Depuis une ordonnance de 1682, en effet, l’État ne considère plus les sorciers comme des suppôts de Satan mais comme des escrocs, et les traque en tant que tels. Il en va d’ailleurs de même pour les devins désormais accusés de charlatanisme, mutation symptomatique de l’évolution des croyances durant la période.

Mais revenons à notre affaire. Pour donner au pacte un apparat suffisant, Lacoste a donné rendez-vous au pauvre professeur de nuit, dans un lieu reculé non loin d’un couvent, au centre d’un cercle rituel. Est alors apparu dans la pénombre après un cri guttural un spectre mouvant, d’une taille fabuleuse, qui s’est transformé pour apparaître plus clairement en… poulet des Indes. Une dinde, si vous préférez.

Puisque tout est bien qui finit bien, c’est donc entre dindons que le pacte fut signé.

 

L’émission : « Police, magie et escroquerie »
Le livre de référence : Ulrike KRAMPL, Les secrets des faux sorciers : Police, magie et escroquerie à Paris au XVIIIe siècle, Editions de l’EHESS, 2012.

 

 

Au détour de mes recherches, je suis tombée sur un livre de 1672 joliment appelé les Récréations galantes et qui porte bien son nom, puisqu’il s’agit d’un recueil de jeux et de diverses méthodes de divination destinés à charmer autant qu’à divertir.

Pour distraire les belles oisives et leurs soupirants, ce petit ouvrage propose donc une longue listes de passe-temps à faire en société.

Au-delà des énigmes et jeux d’esprit habituels, on est frappé par le nombre de jeux faisant appel à l’imagination. Dans le Jeu des Soupirs, chacun soupire à son tour, sur diverses tons, et doit pouvoir en expliquer la raison.

Au Jeu de la Perte du Cœur, un homme improvise une complainte sur son petit coeur brisé par une perfide, et doit nommer la responsable parmi les dames de l’assemblée. Chacun alors accable la dame de questions et de reproches, qui se doit de répondre soit en se justifiant, soit en retournant la faute vers une autre des convives, ou même vers un homme qui l’aurait, elle, fait souffrir (hommes et femmes se structurent dans la plupart des jeux en deux groupes distincts).

Sommairement, il s’agit de broder au fil des réparties une histoire, qui s’épice par le soin que prend chacun de se doter d’un faux nom souvent emprunté à la mythologie : « Ulysse le plus fin de tous les hommes », « Achille le plus vaillant de tous les Grecs », ou plus sobrement « Hélène la ruine de Troye ». D’autres pseudonymes, s’ils n’ont rien à voir avec l’Iliade, n’en sont pas moins évocateurs : l’auteur conseille ainsi pour un homme « Beau Ténébreux », ou encore ce très sobre « Chevalier de l’Ardente Épée ».

 

Cette invention collective d’une histoire à travers la mise en scène de soi-même en personnage n’est pas sans rappeler, sous une forme rudimentaire, les jeux de rôle actuels. Et sans nul doute, le jeu permet dans un cas comme dans l’autre la mise en œuvre d’un même schéma d’interactions sociales. Sous couvert de pseudonyme et de fiction se met en place une liberté d’action nouvelle qui permet de se mettre en danger tout en sauvant la face, puisqu’en apparence du moins, il n’est question que de jeu.

Le fait que la majorité des jeux parle d’amour ne relève, bien sûr, que du plus pur hasard.

Souvent, il s’agit de pousser les jeunes femmes à se trouver un « serviteur » et l’auteur anticipant les vexations possibles explique que « si les ayant nommés hautement, elle les choisit elle-même, il y a aussi quelque plaisir dans son choix, et je ne pense pas qu’aucun se sente désobligé de ceci, puisque les lois des jeux veulent que tout ce qui en dépend, ne soit pris qu’en jeu. »

Dans cette zone trouble de la fiction et par son prétexte, une invitation peut être esquissée et acceptée, ou rejetée, en permettant à chacun de reculer à tout moment puisque comme disent les enfants à qui on ne la fait pas, c’est pour de faux. Ou tout comme.

Au-delà du divertissement, le jeu se fait donc terrain de possibles. Prétexte et caution de la rencontre amoureuse, il donne également naissance à d’autres échanges, bien plus amers. L’alibi ludique sert de prétexte à un divertissement qui ne se fait plus par lui-même mais aux dépends d’un ou de plusieurs convives. Comme dans le film Ridicule, qui met remarquablement en scène ces règlements de compte pudiquement masqués par le badinage, le jeu peut devenir, manié de manière experte, un plaisir des plus cruels.

Je vous laisse sur cet exemple, impitoyable à l’égard de la gent masculine.

JEU DU MARIAGE

« Chacun nomme à une fille celui qu’il lui veut donner pour mari, et pour ce que cela est dit à l’oreille, elle déclare après assurément ceux qu’elle rejette, et même en dit les causes, comme par exemple : ce premier est de trop grand lieu, il me mépriserait ; celui ne m’aimerait guère lors qu’il m’aurait, pour ce qu’il est d’humeur inconstante ; cet autre ne se doit point marier, d’autant qu’il est si fort adonné aux affaires qu’il ne songe qu’à cela, et je n’aurais jamais une bonne parole de lui; cet autre aime mieux les louves que les femmes; celui d’après est trop pale pour se bien porter, et ainsi des autres. Et lors que cette fille a dit ceux qu’elle refuse, elle nomme celui qu’elle accepte, et en dit le sujet, et puis l’on lui ordonne de le baiser en nom de mariage. L’on se donne après la curiosité de chercher qui sont les autres, afin qu’ils aient leur quolibet. (…) Si l’on veut une autre fois que le divertissement dépende [des hommes], lors que les filles n’en voudront point prendre la peine, l’on leur nommera des femmes par le même ordre que l’on donne des maris aux filles, et ils rejetteront celles dont ils ne voudront pas, pour des raisons qui leur sembleront les meilleures qu’ils se pourront imaginer, et qui néanmoins ne désobligeront pas celles qui seront présentes, et qui en pourront avoir connaissance. Ceux qui ont le génie de la raillerie en diront les plus plaisants sujets, comme si l’on disait : Celle-là est trop grande, elle me coûterait trop à vêtir; Ou bien je craindrais que s’il y avait querelle entre nous deux, elle ne voulût paraître la plus forte; Celle d’après est fort belle, mais ce n’est pas la beauté que je cherche, elle est de trop difficile garde ; sa voisine fait trop la savante, elle voudrait être la maîtresse partout. Ainsi l’on les rejette toutes pour quelque sujet, et l’on dit que celle que l’on choisit pour femme est accomplie en toutes sortes de bonnes qualités. L’on va donc à elle, et l’on vous permet de la baiser, et votre mariage continue toute l’après-dîner ou la soirée. (…) Ce jeu-ci a plus de discours que les simples jeux à baiser ; mais il n’a rien pourtant de fort difficile, car l’on dit telle raison que l’on veut pour refuser les partis que l’on vous présente. »

Une fois encore, le Bulletin officiel prône en ce 22 octobre la « commémoration du souvenir de Guy Môquet et de l’engagement des jeunes dans la Résistance ». Une fois encore il y est précisé, au cas où quelques enseignants voudraient s’en affranchir, que « les chefs d’établissement veilleront à mobiliser les élèves et les équipes éducatives autour de cette commémoration, qui s’appuiera sur la lecture de la dernière lettre à sa famille (…) ».

Cette lettre, on la connait, elle a ému jusqu’à notre équipe de rugby.

« Ma petite maman chérie,

mon tout petit frère adoré,

mon petit papa aimé,

Je vais mourir ! Ce que je vous demande, toi, en particulier ma petite maman, c’est d’être courageuse. Je le suis et je veux l’être autant que ceux qui sont passés avant moi. Certes, j’aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon cœur, c’est que ma mort serve à quelque chose. Je n’ai pas eu le temps d’embrasser Jean. J’ai embrassé mes deux frères Roger et Rino. Quant au véritable je ne peux le faire hélas !

J’espère que toutes mes affaires te seront renvoyées elles pourront servir à Serge, qui, je l’escompte, sera fier de les porter un jour. A toi petit papa, si je t’ai fait ainsi qu’à ma petite maman, bien des peines, je te salue une dernière fois. Sache que j’ai fait de mon mieux pour suivre la voie que tu m’as tracée.

Un dernier adieu à tous mes amis, à mon frère que j’aime beaucoup. Qu’il étudie bien pour être plus tard un homme.

17 ans et demi, ma vie a été courte, je n’ai aucun regret, si ce n’est de vous quitter tous. Je vais mourir avec Tintin, Michels. Maman, ce que je te demande, ce que je veux que tu me promettes, c’est d’être courageuse et de surmonter ta peine.

Je ne peux pas en mettre davantage. Je vous quitte tous, toutes, toi maman, Serge, papa, je vous embrasse de tout mon cœur d’enfant. Courage !

Votre Guy qui vous aime »

Difficile en effet de ne pas être touché. Difficile également de faire plus consensuel dans le choix de cette lettre, qui présente la caractéristique de ne pas comporter le moindre élément politique. Tout entière construite autour de l’intime, elle conserve une dimension strictement familiale, ce qui est on ne peut plus normal puisque c’est à sa famille et à personne d’autre que Guy Môquet s’adresse à la veille de sa mort.

L’ennui, c’est qu’à ce cadre privé, on peut faire dire n’importe quoi. Y compris et surtout lorsque Nicolas Sarkozy, au lendemain de son investiture, annonce la lecture obligatoire de la lettre à tous les lycéens, « parce qu’un jeune homme que 17 ans qui donne sa vie à la France, c’est un exemple non pas du passé, mais de l’avenir. »

Passons sur l’appel à peine voilé au sacrifice patriotique de la jeunesse, pour ne se concentrer que sur ces mots : « un jeune homme de 17 ans qui donne sa vie à la France ». Rien n’est plus faux.

Utiliser cette expression pour parler de Guy Môquet, c’est à la fois un contresens total, une énorme boulette, voulue ou non, et un insulte à sa mémoire.

On a déjà beaucoup parlé de ce contresens, mais rappelons-le : Guy Môquet est avant tout un militant communiste.

Or, en partie en raison du pacte de non-agression germano-soviétique, qui dure jusqu’à sa rupture unilatérale par l’Allemagne en juin 41, le PCF adopte une posture pacifiste. C’est d’ailleurs le gouvernement français qui arrête Prosper Môquet, le père de Guy, ainsi que d’autres militants communistes accusés entre autres de démoraliser les troupes. (N’oublions pas que quelques années à peine avant la guère, les rouges étaient considérés comme une menace bien plus grande que le chancelier Hitler.)

Face à une guerre considérée comme impérialiste, la ligne du PCF tend donc à préserver avant tout les intérêt de la classe ouvrière menacés par la bourgeoisie, y compris française. Les tracts et « papillons » que répandaient Guy Môquet vont totalement en ce sens, faisant primer la lutte des classes avant tout :

« Châtiment pour les responsables de la guerre ! Liberté pour les défenseurs de la paix ! Libérez Prosper Môquet. Député des Épinettes ».

« Il faut un gouvernement du peuple »

« Les soviets, c’est le pouvoir du peuple ».

« Les riches doivent payer »

« Pour les chômeurs, la famine. L’opulence aux profiteurs de guerre. Chômeur, fais rendre gorge aux voleurs. Exige l’indemnité de 20 francs par jour »

 

 

Quand Sarkozy appelle à « rendre hommage à ces jeunes résistants pour lesquels la France comptait davantage que leur parti ou leur église », il est donc complètement à côté de la plaque. Ce n’est pas fini. Non seulement l’engagement communiste de Guy prenait le pas sur son engagement patriote, mais c’est également à cause de son seul engagement communiste qu’il a été tué.

Arrêté à 16 ans par la Brigade spéciale de répression anticommuniste, qui sévissait depuis l’interdiction du parti par Daladier – et non par Vichy – le 26 septembre 39, il est emprisonné à Fresnes puis transféré au camp de Choisel, où sont parqués des communistes arrêtés entre septembre 39 et octobre 40.

Le 20 octobre 41, un commandant allemand est abattu par des résistants. En représailles, le général von Stülpnagel ordonne l’exécution de 50 otages.

C’est là que Pierre Pucheu, ministre de l’Intérieur de Pétain, propose courtoisement aux Allemands une liste de noms – des communistes, cela va de soi – « pour éviter de laisser fusiller cinquante bons Français ». Guy Môquet n’en faisait pas partie, mais il a été ajouté par les Allemands parce qu’il correspondait aux critères de leur « code des otages », qui visait lui aussi à éliminer en priorité les militants anarchistes ou communistes et ceux qui distribuaient des tracts.

 

 

 

Guy Môquet est un communiste arrêté par la police française et fusillé par les Allemands. Il n’a pas résisté à un envahisseur mais à un système, et il n’a certainement pas « donn[é] sa vie à la France ».

Quand on l’a arrêté en compagnie d’un copain au métro Gare de l’Est, il avait un papier sur lui. Un poème, que Nicolas Sarkozy, étonnamment, n’a pas proposé comme lecture édifiante aux lycéens français. Le voici.

« Parmi ceux qui sont en prison

Se trouvent nos 3 camarades

Berselli, Planquette et Simon

Qui vont passer des jours maussades

Vous êtes tous trois enfermés

Mais patience, prenez courage

Vous serez bientôt libérés

Par tous vos frères d’esclavage

Les traîtres de notre pays

Ces agents du capitalisme

Nous les chasserons hors d’ici

Pour instaurer le socialisme

Main dans la main Révolution

Pour que vainque le communisme

Pour vous sortir de la prison

Pour tuer le capitalisme

Ils se sont sacrifiés pour nous

Par leur action libératrice.»

1789, Les Amants de la Bastille, pour ceux qui ne connaissent pas encore, est un projet de comédie musicale produit par Dove Attia et Albert Cohen (un autre). Dove Attia, que vous avez peut-être eu la joie de croiser en zappant sur A la Recherche de la Nouvelle Star, a commis toutes les grosses productions musicales à sujet plus ou moins historique de ces dernières années : Les 10 Commandements, Le Roi Soleil et Mozart, l’Opéra Rock, entre autres. Aujourd’hui, il s’attaque donc à 1789.

Je parlais il y a quelques mois de chanson pop dans un but pédagogique, mais nous avons affaire aujourd’hui à du divertissement pur jus. Avec deux autres spectacles musicaux programmés sur le même thème, voici une excellente opportunité pour étudier comment la culture populaire – au-delà de l’aspect commercial de la production – se réapproprie l’héritage de la Révolution française.

 

 

1789, les Amants de la Bastille : la Révolution bling-bling

 Nous sommes en France au printemps 1789, la famine, le chômage dévastent les campagnes et les villes. La révolte gronde tandis qu’à Versailles la Cour de Louis XVI, insolente et frivole, continue de dépenser sans compter l’argent de l’Etat.Issus de ces deux mondes qui se redoutent et s’affrontent, Olympe et Lazare n’auraient jamais dû se rencontrer. Lui, jeune paysan révolté par les injustices qui l’ont privé de sa terre, monte à Paris pour conquérir la Liberté. Elle, fille de petite noblesse, gouvernante des enfants royaux à Versailles, se dévoue corps et âme au service de sa souveraine, la reine Marie-Antoinette. Et pourtant…Pris dans les fièvres et le tourbillon de la révolution naissante, Olympe et Lazare plongeront ensemble dans les intrigues les plus folles et les plus romantiques. Ils vont s’aimer passionnément, se perdre puis se retrouver. Accompagnant les plus hauts personnages de leur temps tels Danton le magnifique, Camilles Desmoulins le journaliste fougueux ou Jacques Necker l’austère ministre du Roi, ils connaîtront les soubresauts de la Grande Histoire.Leur amour les mènera jusqu’au matin du 14 juillet 1789, au pied d’une des prisons les plus sombres et les plus mystérieuses de Paris, la Bastille, pour y vivre l’évènement qui scellera à tout jamais leur destin mais aussi marquera l’émergence d’un monde nouveau, l’envol de nouvelles promesses de Liberté, et de fraternité entre les hommes.

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais j’aime beaucoup l’utilisation des majuscules. La liberté y a droit mais pas la fraternité, en revanche on va jusqu’à parler de « Grande Histoire », au cas où le lecteur n’aurait pas encore compris qu’il s’agissait d’un événement majeur.

Mis à part ce synopsis qui laisse rêveur, la production met le public à contribution, dans un but publicitaire évident.

Un casting sur internet est organisé pour recruter les chanteurs, et un forum a même été déjà mis sur pied pour constituer une communauté de fans. N’écoutant que mon courage et dans la plus pure tradition du journalisme gonzo, je me suis inscrite sur le forum pour étudier de plus près sa section historique.

Bilan des courses : un rappel historique – aberrant – par le community manager à grands renforts de smileys, un ou deux admirateurs de Robespierre venus propager la bonne parole, quelques articles écrits par des étudiants en droit ou en histoire et bon nombre de commentaires généraux, tel que celui-ci, qui m’a fait sourire malgré le sérieux absolu de mon approche :

Très bonne idée le Thème de la Révolution Française forte période historique et émotionnelle.
J’imagine déjà les mises en scène incroyables les costumes magnifiques et les décors somptueux. J’aime beaucoup les films historiques de cette période, les rois, la cour, les châteaux, le langage parlé, un français tellement plus élégant.
J’ai vraiment hâte de découvrir ce tout nouveau spectacle qui promet d’être haut en couleurs!

L’influence du film de Sofia Coppola sur Marie-Antoinette, et d’une manière générale du retour de l’esthétique rococo ces dernières années, semblent donc agir de manière importante sur les représentations de la Révolution française pour de nombreuses jeunes filles du forum, ce qui n’est guère étonnant quand on voit que le Château de Versailles lui-même s’est mis à vendre une ligne de produits tous plus hallucinants les uns que les autres en hommage à Marie-Antoinette. Mon préféré ? Sans doute possible le kit de moutons à tricoter.

Cette idéalisation douteuse d’une reine légitimement controversée est due, entre autres, au succès planétaire de La Rose de Versailles, ce qui m’amène à parler de cet autre pan de la culture populaire actuelle sur la Révolution.

 

 

Lady Oscar et la Rose de Versailles : la Révolution kawaii

Il s’agit à l’origine d’un manga papier de Riyoko Ikeda, shojo, c’est à dire principalement destiné à un – très – jeune lectorat féminin, dont les 10 tomes parus entre 1972 et 1973 ont connu un immense succès toujours d’actualité. En France, malgré sa traduction tardive en 2002, le manga a été popularisé par sa version animée, Lady Oscar, qui compte encore aujourd’hui d’innombrables fans.

Avant de se centrer sur le personnage d’Oscar François de Jarjayes, jeune fille élevée en garçon depuis sa naissance qui devient commandant de la garde royale et garde du corps de Marie-Antoinette, l’intrigue se situe d’abord à Schonbrunn auprès de la jeune princesse, puis l’accompagne à Versailles.

Pour la profane du manga que je suis, le résultat est extrêmement déconcertant. Un mélange d’esthétique seventies et de grands yeux toujours brillants de larmes. Si je ne devais citer qu’un exemple, ce serait surement l’image de Marie-Thérèse d’Autriche à genoux et les bras tendus, pleurant le départ de sa fille chérie. Ça, et les interludes allégoriques quasi psychédéliques représentant une Oscar androgyne nue et cernée de roses.

Quant à la démarche historiographique, on oscille sans cesse entre une vision intime et presque hagiographique de Marie-Antoinette (peut-être inspirée par la biographie de Stephan Zweig), et une lecture économique complètement soboulienne des cause de la Révolution. Un ovni détonnant, donc, qui a tout de même inspiré un film à Jacques Demy et marqué plusieurs générations d’admiratrices et admirateurs à travers le monde.

 

 

Deux autres productions musicales bientôt jouées à Paris

Pour achever ce panorama et aussi par plaisir, citons également un ballet qui s’apprête à se jouer en France : Les Flammes de Paris, qui s’avère être un ballet soviétique de 1932, comme le montre l’influence folklorique revendiquée dans les chorégraphies. Rien d’étonnant à cela, puisque la Révolution française fait partie des sujets qu’il était bien vu de traiter sous l’URSS. Les producteurs actuels tiennent d’ailleurs apparemment beaucoup à faire passer à la trappe l’origine soviétique du ballet – qui était parait-il le préféré de Staline – puisque sa présentation ne fait pas la moindre allusion à la date de création, et laisse penser qu’il s’agit d’une production actuelle :

Véritable épopée historique et romantique, « Les Flammes de Paris, 1789 » est le spectacle événement de ces prochains mois ! Après avoir enchanté le public russe, où il fut représenté plus de cent fois au Théâtre du Bolchoï, le spectacle « Les Flammes de Paris, 1789 » arrivera en France en 2011 !

Gardons le meilleur pour la fin : un opéra rock de 1973 que les amateurs de kitsch connaissent déjà peut-être, et dont des rumeurs disent qu’il s’apprêterait à être remonté en 2012. Là aussi, il s’agit des amours contrariées d’un révolutionnaire et d’une aristocrate. Les costumes seventies, les mouvements de bassin énergiques des gardes nationales et les solos rock de Danton valant leur pesant d’assignats, je ne peux que vous conjurer de regarder la vidéo, qui vaut mieux que toutes les descriptions que je pourrais en faire.

 

 

Pour revenir aux Amants de la Bastille, il n’y a finalement pas lieu de s’étonner sur le choix d’un tel sujet par Dove Attia, habitué aux thématiques historiques : du grand spectacle, des scènes collectives, une période d’effervescence politique permettant de mettre en scène une grande palette d’émotions dans les deux camps, et surtout un parfum de rébellion aujourd’hui parfaitement consensuelle, puisque la chronologie du spectacle s’arrête en 1792. Aucun risque donc de polémique sur l’exécution de Marie-Antoinette, sur Robespierre, la Terreur ou même Bonaparte.

Voici un produit culturel parfaitement vendu et prêt à être massivement consommé.

Énorme. Hors norme. Des cyclopes à Elephant Man, des cours de Foucault sur les « Anormaux » au bestiaire merveilleux de l’Occident médiéval, de Notre-Dame de Paris à Monstres et Compagnie et du croque-mitaine aux réflexions sur le Mal, le sujet s’avère être, comme parfois ce qu’il désigne, un grand machin aussi ombreux que tentaculaire.

Pour ne pas se perdre en chemin, je propose de ne s’attacher ici qu’au sens, rien qu’au sens, avec l’aide de quelques dictionnaires virtuellement poussiéreux.

Le tout premier dictionnaire de l’Académie française, en 1694, souligne d’entrée de jeu la diversité du monstre :

MONSTRE. s. m. (l’S se prononce.) Animal qui a une conformation contraire à l’ordre de la nature. Monstre horrible, effroyable, affreux, épouvantable, hideux, terrible. un monstre à deux testes. cette femme accoucha d’un monstre. cet enfant a trois yeux, c’est un monstre. les hermaphrodites sont des monstres. l’Afrique produit, engendre beaucoup de monstres.

Il se dit fig. d’une personne cruelle & denaturée. Neron estoit un monstre, un monstre de nature, un monstre de cruauté. c’est un monstre qu’il faudroit estouffer.

On dit aussi, d’Une personne noircie de quelque vice, comme d’ingratitude, d’avarice, d’impureté. C’est un monstre d’ingratitude, un monstre d’avarice, un monstre d’impureté.

Monstre, Se dit de ce qui est extremement laid. La laideur de cette femme la fait paroistre un vray monstre.

On dit aussi, qu’On a servi des monstres sur une table, pour dire, Des poissons d’une grandeur extraordinaire.

L’essence du monstre se dessine déjà, à travers la différence face à une nature considérée comme norme. En fait, il s’agit surtout d’une distinction négative : une personne remarquablement belle ou remarquablement vertueuse, bien qu’elle se distingue de l’individu lambda, n’est pas considérée comme monstre, bien au contraire. Il s’agit donc moins de l’écart par rapport à la norme que vis-à-vis d’un canon idéal, moral ou esthétique. Qui s’éloigne par trop de l’image de l’homme en tant que créature de Dieu est rejetée hors de l’humanité… Posture confortable que l’on retrouve encore souvent de nos jours – traiter les criminels de « monstres », « inhumains » de surcroît, permet commodément de s’en distinguer en se rangeant par nature du bon côté.

On peut noter aussi qu’il n’est pas fait mention des monstres comme créatures fantastiques.

Il faut attendre 1872 et le dictionnaire d’Émile Littré pour trouver une distinction nette parmi les définitions entre ces deux sens :

1. Corps organisé, animal ou végétal, qui présente une conformation insolite dans la totalité de ses parties, ou seulement dans quelques-unes d’entre elles. Les fleurs doubles sont des monstres. Cette femme est accouchée d’un monstre. (…)

2. Les êtres physiques imaginés par les mythologies et par les légendes, dragons, minotaures, harpies, divinités à formes étranges, etc. Les Centaures étaient des monstres. La Chimère était un monstre. Polyphème était un monstre.

Au XVIIe encore un peu, et à plus forte raison au Moyen-Age, pas de différence précise entre l’accident biologique et la créature mythique, tout bonnement parce que son aspect mythique n’était justement pas certain. L’existence de la licorne n’était pas beaucoup plus improbable que celle de l’éléphant ; et si des enfants naissent avec trois yeux, pourquoi les distinguer de Polyphème le Cyclope ?

Le monstre frappe l’imagination. Un synonyme de l’époque moderne, d’ailleurs, masque le S à l’oreille et désigne ce qu’on montre. Exhibé à la foire, montré du doigt, la tare du monstre lui confère une aura qui ne laisse personne indifférent puisqu’être a-normal, c’est aussi être extra-ordinaire.

Étymologiquement, l’ambiguïté reste d’ailleurs la même, puisque selon le Gaffiot le latin monstrum désigne « tout ce qui sort de la nature », mais aussi, en premier lieu, un « fait prodigieux [avertissement des dieux] ».

Ainsi se crée le monstre : une créature qui remet en question l’ordre du monde tout en se faisant preuve de ses innombrables mystères. L’image aussi d’une impossible transgression qui exorcise, en l’extériorisant, le monstre que chacun porte en soi. Et c’est sans doute le dictionnaire de Furetière (1702) qui exprime le mieux ce terrible paradoxe en débutant sa définition par une sentence lapidaire : « Prodige qui est contre l’ordre de la nature, qu’on admire, ou qui fait peur. »

A voir aussi :

 Un dossier pédagogique sur le thème du monstre

Photographies anciennes de phénomènes de foire

Une histoire du zombie dans la culture populaire

 « Le Monstre » de Baudelaire

Petit jeu pour créer son propre monstre